Contents
Dédicace Dedication
Au Lecteur To the Reader
Spleen et idéal Spleen and Ideal
Bénédiction Benediction
L'Albatros The Albatross
Élévation Elevation
Correspondances Correspondences
J'aime le souvenir de ces époques nues I Love to Think of Those Naked Epochs
Les Phares The Beacons
La Muse malade The Muse Mad
La Muse vénale The Venal Muse
Le Mauvais Moine The Bad Monk
L'Ennemi The Enemy
Le Guignon Evil Fate
La Vie antérieure My Former Life
Bohémiens en voyage Gypsies Traveling
L'Homme et la mer Man and the Sea
Don Juan aux enfers Don Juan in Hades
Châtiment de l'Orgueil The Punishment of Pride
La Beauté Beauty
L'Idéal The Ideal
La Géante The Giant
Le Masque The Mask
Hymne à la Beauté Hymn to Beauty
Parfum exotique Exotic Perfume
La Chevelure The Fleece
Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne More Than Night's Vault, It's You That I Adore
Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle You'd Take the Entire Universe to Bed with You
Sed non satiata Unslakeable Lust
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés With Her Pearly, Undulating Dresses
Le Serpent qui danse The Dancing Serpent
Une Charogne A Carcass
De profundis clamavi From the Depths I Cried
Le Vampire The Vampire
Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive One Night When, near a Fearful Jewess Lying
Remords posthume Remorse Too Late
Le Chat The Cat
Duellum The Duel
Le Balcon The Balcony
Le Possédé The Possessed
Un Fantôme A Phantom
Je te donne ces vers afin que si mon nom I Give You These Verses So That If My Name
Semper eadem Ever the Same
Tout entière All of Her
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire What Will You Say Tonight, Poor Solitary Soul
Le Flambeau vivant The Living Torch
Réversibilité The Angelic One
Confession Confession
L'Aube spirituelle Spiritual Dawn
Harmonie du soir Evening Harmony
Le Flacon The Perfume Flask
Le Poison Poison
Ciel brouillé Cloudy Sky
Le Chat The Cat
Le Beau Navire The Splendid Ship
L'invitation au voyage Invitation to the Voyage
L'Irréparable The Irreparable
Causerie Episode
Chant d'automne Song of Autumn
À une Madone To a Madonna
Chanson d'Après-midi Afternoon Song
Sisina Sisina
Franciscae meae laudes In Praise of My Frances
À une Dame créole To a Creole Lady
Moesta et errabunda Grieving and Wandering
Le Revenant The Ghost
Sonnet d'automne Autumn Sonnet
Tristesses de la lune Sadness of the Moon
Les Chats Cats
Les Hiboux Owls
La Pipe The Pipe
La Musique Music
Sépulture Sepulchre
Une Gravure fantastique A Fantastic Engraving
Le Mort joyeux The Grateful Dead
Le Tonneau de la haine The Cask of Hatred
La Cloche fêlée The Broken Clock
Spleen(Pluviôseirrité) Spleen (Pluvius, irritated...)
Spleen (J'ai plus de souvenirs) Spleen (I have more memories...)
Spleen (Je suis comme le roi) Spleen (I'm like the king...)
Spleen (Quand le ciel bas et lourd) Spleen (When the sky low and heavy...)
Obsession Obsession
Le Goût du néant The Desire for Annihilation
Alchimie de la douleur The Alchemy of Sorrow
Horreur sympathique Reflected Horror
L'Héautontimorouménos The Man Who Tortures Himself
L'Irrémédiable Beyond Redemption
L'Horloge The Clock
Tableaux Parisiens / Parisian Scenes
Paysage Landscape
Le Soleil The Sun
À une Mendiante rousse The Red-Haired Beggar Girl
Le Cygne The Swan
Les Sept vieillards The Seven Old Men
Les Petites Vieilles The Little Old Women
Les Aveugles The Blind
À une passante A Passer-by
Le Squelette laboureur Skeletons Digging
Le Crépuscule du soir Evening Twilight
Le Jeu The Gaming Room
Danse Macabre The Dance of Death
L'Amour du mensonge The Love of Lies
Je n'ai pas oublié, voisine de la ville Memory
La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse The Old Servant
Brumes et pluies Mist and Rain
Rêve parisien Parisian Dream
Le Crépuscule du matin Dawn
Le Vin / Wine
L'Ame du Vin The Soul of Wine
Le Vin de chiffonniers The Wine of the Rag Pickers
Le Vin de l'assassin The Murderer's Wine
Le Vin du solitaire The Wine of the Solitary Man
Le Vin des amants The Wine of Lovers
Fleurs du mal / Flowers of Evil
La Destruction Destruction
Une Martyre Murdered Woman
Femmes damnées Damned Women
Les Deux Bonnes Soeurs The Two Good Sisters
La Fontaine de Sang The Fountain of Blood
Allégorie Allegory
La Béatrice Beatrice
Un Voyage à Cythère A Voyage to Cythera
L'Amour et le Crâne Cupid and the Skull
Révolte / Revolt
Le Reniement de Saint Pierre The Denial of Saint Peter
Abel et Caïn Abel and Cain
Les Litanies de Satan The Litanies of Satan
La Mort / Death
La Mort des Amants The Death of Lovers
La Mort des pauvres The Death of the Poor
La Mort des artistes The Death of Artistes
La Fin de la Journée The End of the Day
Le Rêve d'un Curieux The Dream of a Curious Man
Le Voyage Travel
Le Monstre, ou le Paranymphe d'une nymphe macabre The Monster
Le Coucher du Soleil Romantique The Sunset of Romanticism
Pièces condamnées Condemned Poems
Lesbos Lesbos
Femmes Damnées (Delphine et Hippolyte) Damned Women (Delphine and Hippolyta)
Le Léthé Lethe
À Celle qui est trop gaie To Her Who Is Too Gay
Les Bijoux The Jewels
Les Métamorphoses du vampire The Metamorphoses of the Vampire
Au poète impeccable
Au parfait magicien ès lettres françaises
A mon très-cher et très-vénéré
Maître et ami
Théophile Gautier
Avec les sentiments
De la plus profonde humilité
Je dédie
Ces fleurs maladives
Dedication
To the impeccable poet
To the pefect magician of French letters
To my very dear and very revered
Master and friend
Théophile Gautier
With sentiments
Of the most profound humility
I dedicate
These unhealthy flowers
C.B.
La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent!
Aux objets répugnants nous trouvons des appas;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d'une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie.
Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,
II en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde;
C'est l'Ennui! L'oeil chargé d'un pleur involontaire,
II rêve d'échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
— Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère!
To the Reader
Foolishness, error, sin, niggardliness,
Occupy our minds and work on our bodies,
And we feed our mild remorse,
As beggars nourish their vermin.
Our sins are insistent, our repentings are limp;
We pay ourselves richly for our admissions,
And we gaily go once more on the filthy path
Believing that by cheap fears we shall wash away all our sins.
On the pillow of evil it is Satan Trismegistus
Who soothes a long while our bewitched mind,
And the rich metal of our determination
Is made vapor by that learned chemist.
It is the Devil who holds the reins which make us go!
In repulsive objects we find something charming;
Each day we take one more step towards Hell —
Without being horrified — across darknesses that stink.
Like a beggarly sensualist who kisses and eats
The martyred breast of an ancient strumpet,
We steal where we may a furtive pleasure
Which we handle forcefully like an old orange.
Tight, swarming, like a million worms,
A population of Demons carries on in our brains,
And, when we breathe, Death into our lungs
Goes down, an invisible river, with thick complaints.
If rape, poison, the dagger, arson,
Have not as yet embroidered with their pleasing designs
The recurrent canvas of our pitiable destinies,
It is that our spirit, alas, is not brave enough.
But among the jackals, the panthers, the bitch-hounds,
The apes, the scorpions, the vultures, the serpents,
The monsters screeching, howling, grumbling, creeping,
In the infamous menagerie of our vices,
There is one uglier, wickeder, more shameless!
Although he makes no large gestures nor loud cries
He willingly would make rubbish of the earth
And with a yawn swallow the world;
He is Ennui! — His eye filled with an unwished-for tear,
He dreams of scaffolds while puffing at his hookah.
You know him, reader, this exquisite monster,
— Hypocrite reader, — my likeness, — my brother!
Spleen et idéal
Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié:
— Ah! que n'ai-je mis bas tout un noeud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision!
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation!
Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
Pour être le dégoût de mon triste mari,
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,
Je ferai rejaillir ta haine qui m'accable
Sur l'instrument maudit de tes méchancetés,
Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
Qu'il ne pourra pousser ses boutons empestés!»
Elle ravale ainsi l'écume de sa haine,
Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
Elle-même prépare au fond de la Géhenne
Les bûchers consacrés aux crimes maternels.
Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange,
L'Enfant déshérité s'enivre de soleil
Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.
II joue avec le vent, cause avec le nuage,
Et s'enivre en chantant du chemin de la croix;
Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.
Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,
Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
Et font sur lui l'essai de leur férocité.
Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats;
Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,
Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.
Sa femme va criant sur les places publiques:
«Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,
Je ferai le métier des idoles antiques,
Et comme elles je veux me faire redorer;
Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe,
De génuflexions, de viandes et de vins,
Pour savoir si je puis dans un coeur qui m'admire
Usurper en riant les hommages divins!
Et, quand je m'ennuierai de ces farces impies,
Je poserai sur lui ma frêle et forte main;
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
Sauront jusqu'à son coeur se frayer un chemin.
Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
J'arracherai ce coeur tout rouge de son sein,
Et, pour rassasier ma bête favorite
Je le lui jetterai par terre avec dédain!»
Vers le Ciel, où son oeil voit un trône splendide,
Le Poète serein lève ses bras pieux
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:
— Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés!
Je sais que vous gardez une place au Poète
Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.
Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair;
Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!»
Benediction
When, on a certain day, into this harassed world
The Poet, by decree of the high powers, was born,
His mother, overwhelmed by shame and fury, hurled
These blasphemies at God, clenching her fists in scorn:
"Would I had whelped a knot of vipers — at the worst
'Twere better than this runt that whines and snivels there!
Oh, cursèd be that night of pleasure, thrice accurst
My womb, that has conceived and nourished my despair!
"Since, of all mortal women, it would seem my fate
To be my saddened husband's horror and disgust;
And since I may not toss this monster in the grate —
Like any crumpled letter, reeking of stale lust —
"Upon his helpless form, whereby Thou humblest me,
I shall divert Thy hatred in one raging flood;
And I shall twist so well this miserable tree
That it shall not put forth one pestilential bud!"
Thus did she foam with anger, railing, swallowing froth;
And, unaware of what the mighty powers had willed,
She set about to draw Gehenna on them both,
Eyeing the fire, considering how he might be killed.
Meantime, above the child an unseen angel beats
His wings, and the poor waif runs laughing in the sun;
And everything he drinks and everything he eats
Are nectar and ambrosia to this hapless one.
Companioned by the wind, conversing with the cloud,
Along the highway to the Cross his song is heard;
And the bright Spirit, following him, weeps aloud
To see him hop so gaily, like a little bird.
Those whom he longs to love observe him with constraint
And fear, as he grows up; or, seeing how calm he is,
Grow bold, and seek to draw from him some sharp complaint,
Wreaking on him all day their dull ferocities.
Cinders are in his bread, are gritty in his teeth;
Spittle is in his wine. Where his footprints are seen
They hesitate to set their shoes, mincing beneath
Hypocrisy; all things he touched, they call unclean.
His wife in public places cries, "Since after all
He loves me so, that he's the laughingstock of men,
I'll make a business of it, be an idol, call
For gold, to have myself regilded now and then!
"And some day, when I'm drunk with frankincense, rich food,
Flattery, genuflexions, spikenard, beady wine,
I'll get from him (while laughing in his face, I could!)
That homage he has kept, so far, for things divine.
"And, when my pleasure in these impious farces fails,
My dainty, terrible hands shall tear his breast apart,
And these long nails of mine, so like to harpies' nails,
Shall dig till they have dug a tunnel to his heart.
"Then, like a young bird, caught and fluttering to be freed,
('Twill make a tasty morsel for my favorite hound)
I'll wrench his heart out, warm and bleeding — let it bleed! —
And drop it, with contempt and loathing, to the ground."
Meanwhile toward Heaven, the goal of his mature desire,
The Poet, oblivious, lifts up his arms in prayer;
His lucid essence flames with lightnings — veiled by fire
Is all the furious world, all the lewd conflict there.
"Be praised, Almighty God, that givest to faulty me
This suffering, to purge my spirit of its sin,
To fortify my puny strength, to bid me see
Pure Faith, and what voluptuous blisses dwell therein.
"I know that in those ranks on ranks of happy blest
The Poet shall have some place among Thy Seraphim;
And that Thou wilt at length to the eternal feast
Of Virtues, Thrones and Dominations, summon him.
"I know, Pain is the one nobility we have
Which not the hungry ground nor hell shall ever gnaw;
I know that space and time, beyond the temporal grave,
Weave me a mystic crown, free from all earthly flaw.
"Not emeralds, not all the pearls of the deep sea,
All the rare metals, every lost and buried gem
Antique Palmyra hides, could ever seem to me
So beautiful as that clear glittering diadem.
"Of Light, of Light alone, it will be fashioned, Light
Drawn from the holy fount, rays primitive and pure,
Whereof the eyes of mortal men, so starry bright,
Are but the mirrors, mirrors cloudy and obscure."
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
The Albatross
Sometimes, to entertain themselves, the men of the crew
Lure upon deck an unlucky albatross, one of those vast
Birds of the sea that follow unwearied the voyage through,
Flying in slow and elegant circles above the mast.
No sooner have they disentangled him from their nets
Than this aerial colossus, shorn of his pride,
Goes hobbling pitiably across the planks and lets
His great wings hang like heavy, useless oars at his side.
How droll is the poor floundering creature, how limp and weak —
He, but a moment past so lordly, flying in state!
They tease him: One of them tries to stick a pipe in his beak;
Another mimics with laughter his odd lurching gait.
The Poet is like that wild inheritor of the cloud,
A rider of storms, above the range of arrows and slings;
Exiled on earth, at bay amid the jeering crowd,
He cannot walk for his unmanageable wings.
Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
— Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!
Elevation
Above the valleys and above the meres,
above the mountains, woods, the clouds, the sea,
beyond the sun, beyond the canopy
of aether, and beyond the starry spheres,
o Mind, thou soarest easily and well,
and like a swimmer tranced in lifting seas,
thou cleavest all those deep immensities,
thrilled by a manly joy ineffable.
fly far beyond this fog of pestilence; fly!
go purge thy squalor in the loftier air;
go quaff the pure Olympian ichor where
clear fires fill the whole pellucid sky.
behind the cares, the dark anxieties
that on our sunless hours drag and drift,
happy is he whom sturdy pinions lift
in spirit, toward those fields of light and peace;
o happy he whose thoughts, unfurling wings,
leap skyward like the lark at morning's call,
— who soars above this life, resolving all
the speech of flowers and of voiceless things!
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Correspondences
Nature's a fane where down each corridor
of living pillars, darkling whispers roll,
— a symbol-forest every pilgrim soul
must pierce, 'neath gazing eyes it knew before.
like echoes long that from afar rebound,
merged till one deep low shadowy note is born,
vast as the night or as the fires of morn,
sound calls to fragrance, colour calls to sound.
cool as an infant's brow some perfumes are,
softer than oboes, green as rainy leas;
others, corrupt, exultant, rich, unbar
wide infinities wherein we move at ease:
— musk, ambergris, frankincense, benjamin
chant all our soul or sense can revel in.
J'aime le souvenir de ces époques nues,
Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues.
Alors l'homme et la femme en leur agilité
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,
Et, le ciel amoureux leur caressant l'échine,
Exerçaient la santé de leur noble machine.
Cybèle alors, fertile en produits généreux,
Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,
Mais, louve au coeur gonflé de tendresses communes
Abreuvait l'univers à ses tétines brunes.
L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit
D'être fier des beautés qui le nommaient leur roi;
Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,
Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures!
Le Poète aujourd'hui, quand il veut concevoir
Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir
La nudité de l'homme et celle de la femme,
Sent un froid ténébreux envelopper son âme
Devant ce noir tableau plein d'épouvantement.
Ô monstruosités pleurant leur vêtement!
Ô ridicules troncs! torses dignes des masques!
Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,
Que le dieu de l'Utile, implacable et serein,
Enfants, emmaillota dans ses langes d'airain!
Et vous, femmes, hélas! pâles comme des cierges,
Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,
Du vice maternel traînant l'hérédité
Et toutes les hideurs de la fécondité!
Nous avons, il est vrai, nations corrompues,
Aux peuples anciens des beautés inconnues:
Des visages rongés par les chancres du coeur,
Et comme qui dirait des beautés de langueur;
Mais ces inventions de nos muses tardives
N'empêcheront jamais les races maladives
De rendre à la jeunesse un hommage profond,
— À la sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front,
À l'oeil limpide et clair ainsi qu'une eau courante,
Et qui va répandant sur tout, insouciante
Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,
Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs!
I Love to Think of Those Naked Epochs
I love the thought of those old naked days
When Phoebus gilded torsos with his rays,
When men and women sported, strong and fleet,
Without anxiety or base deceit,
And heaven caressed them, amorously keen
To prove the health of each superb machine.
Cybele then was lavish of her guerdon
And did not find her sons too gross a burden:
But, like a she-wolf, in her love great-hearted,
Her full brown teats to all the world imparted.
Bold, handsome, strong, Man, rightly, might evince
Pride in the glories that proclaimed him prince —
Fruits pure of outrage, by the blight unsmitten,
With firm, smooth flesh that cried out to be bitten.
Today the Poet, when he would assess
Those native splendours in the nakedness
Of man or woman, feels a sombre chill
Enveloping his spirit and his will.
He meets a gloomy picture, which be loathes,
Wherein deformity cries out for clothes.
Oh comic runts! Oh horror of burlesque!
Lank, flabby, skewed, pot-bellied, and grotesque!
Whom their smug god, Utility (poor brats!)
Has swaddled in his brazen clouts "ersatz"
As with cheap tinsel. Women tallow-pale,
Both gnawed and nourished by debauch, who trail
The heavy burden of maternal vice,
Or of fecundity the hideous price.
We have (corrupted nations) it is true
Beauties the ancient people never knew —
Sad faces gnawed by cancers of the heart
And charms which morbid lassitudes impart.
But these inventions of our tardy muse
Can't force our ailing peoples to refuse
Just tribute to the holiness of youth
With its straightforward mien, its forehead couth,
The limpid gaze, like running water bright,
Diffusing, careless, through all things, like the light
Of azure skies, the birds, the winds, the flowers,
The songs, and perfumes, and heart-warming powers.
Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse,
Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer;
Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays;
Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d'un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s'exhale des ordures,
Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement;
Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts;
Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats;
Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant;
Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas;
Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber;
Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes;
C'est pour les coeurs mortels un divin opium!
C'est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix;
C'est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois!
Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité!
The Beacons
Rubens, great river of oblivion,
garden of ease, cool flesh no lovers crave,
but where the floods of life unceasing run,
like wind on wind or wave on ocean wave;
Da Vinci — deep and sombre looking-glass
enchanting angels haunt, with subtle smile
all mystery-charged, while shadows dark amass
and pines and ice-cliffs bound their prison-isle;
Rembrandt — a piteous murmuring hospital
where ordure streams in tears and orisons,
stripped to the crucifix on one bare wall
illumed by one chill dart from wintry suns;
vast desert void, — o Michael Angelo!
— where TItans mix with Christs, and twilight clouds
where mighty spectres rise up stark and slow
— whose opening fingers rend their mouldered shrouds;
the rage of boxers and the satyrs' lust
— thou who hast found a grace in toiling knaves,
great heart, in a poor bilious body thrust
— Puget, the gloomy king of galley-slaves;
Watteau — bright carnival, where courtly pairs,
like butterflies in satin, flit about;
flaming in misty groves 'neath resin-flares
which pour their madness on the whirling rout;
Goya, who in a nightmare-horde unfurls
hags boiling foetuses in witches' milk,
beldames before the glass and naked girls
for demon-lovers tightening hose of silk;
and Delacroix — dark lake of blood forlorn
'mid fadeless firs, where evil angels fare,
a sullen sky wherefrom a faery horn
floats, faint as Oberon's horn through muffling air;
these curses, blasphemies and these laments,
these ecstasies, cries, tears, hossanas from
a thousand caverns, form one echo, whence
— death-doomed, we draw a heavenly opium!
theirs is a blast a thousand sentinels
pass on with their trumpets in a thousand moods;
a torch upon a thousand citadels,
a hail from hunters lost in pathless woods!
for truly, 'tis the mightiest voice our souls
command, o Lord, to prove their worth to Thee:
this ardent sob which down the ages rolls
and dies against Thy verge, Eternity!
Ma pauvre muse, hélas! qu'as-tu donc ce matin?
Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,
Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint
La folie et l'horreur, froides et taciturnes.
Le succube verdâtre et le rose lutin
T'ont-ils versé la peur et l'amour de leurs urnes?
Le cauchemar, d'un poing despotique et mutin
T'a-t-il noyée au fond d'un fabuleux Minturnes?
Je voudrais qu'exhalant l'odeur de la santé
Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,
Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,
Comme les sons nombreux des syllabes antiques,
Où règnent tour à tour le père des chansons,
Phoebus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.
The Muse Mad
Poor Muse, alas! what ails thee now? for thy
great hollow eyes with sights nocturnal burn,
and in they changing pallor I descry
madness and frozen horror, turn by turn.
did rosy sprites or pale green succubi
pour love or panic from their dream-filled urn?
did the mad fist of despot nightmare try
to drown thee where the fiends of hell sojourn?
I would that thou wert always filled with health
and manly thoughts undaunted; that a wealth
of Christian blood were thine, which always flowed
in calm broad rhythms like a Grecian ode,
now echoing forth Apollo's golden strain,
and now great Pan, the lord of ripening grain.
Ô muse de mon coeur, amante des palais,
Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,
Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
Un tison pour chauffer tes deux pieds violets?
Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées
Aux nocturnes rayons qui percent les volets?
Sentant ta bourse à sec autant que ton palais
Récolteras-tu l'or des voûtes azurées?
II te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
Comme un enfant de choeur, jouer de l'encensoir,
Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois guère,
Ou, saltimbanque à jeun, étaler tes appas
Et ton rire trempé de pleurs qu'on ne voit pas,
Pour faire épanouir la rate du vulgaire.
The Venal Muse
Muse of my heart, so fond of palaces, reply:
When January sends those blizzards wild and white,
Shall you have any fire at all to huddle by,
Chafing your violet feet in the black snowy night?
Think: when the moon shines through the window, shall you try
To thaw your marble shoulders in her square of light?
Think: when your purse is empty and your palate dry,
Can you from the starred heaven snatch all the gold in sight?
No, no; if you would earn your bread, you have no choice
But to become a choir-boy, and chant in a loud voice
Te Deums you have no faith in, and swing your censer high;
Or be a mountebank, employing all your art —
Yes, on an empty stomach and with an anguished heart —
To chase the boredom of the liverish gallery.
Les cloîtres anciens sur leurs grandes murailles
Etalaient en tableaux la sainte Vérité,
Dont l'effet réchauffant les pieuses entrailles,
Tempérait la froideur de leur austérité.
En ces temps où du Christ florissaient les semailles,
Plus d'un illustre moine, aujourd'hui peu cité,
Prenant pour atelier le champ des funérailles,
Glorifiait la Mort avec simplicité.
— Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,
Depuis l'éternité je parcours et j'habite;
Rien n'embellit les murs de ce cloître odieux.
Ô moine fainéant! quand saurai-je donc faire
Du spectacle vivant de ma triste misère
Le travail de mes mains et l'amour de mes yeux?
The Bad Monk
The wide cold walls of cloisters, long ago
set forth God's Holy Truth for all to see,
and gazing friars there, with hearts aglow,
rejoiced despite their chill austerity.
then, when the seed of Christ would always grow,
illustrious monks, now lost to memory,
would choose the burial-plot for studio
to chant Death's glory, unaffectedly.
my soul's a tomb, which — wretched friar! — I
have paced since Time began, and occupy;
bare-walled and hateful still my cloister stands.
o slothful monk! when shall I learn to find
in the stark drama of this living mind
joy for mine eyes and work to fit my hands?
Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?
— Ô douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie!
The Enemy
I think of my gone youth as of a stormy sky
Infrequently transpierced by a benignant sun;
Tempest and hail have done their work; and what have I? —
How many fruits in my torn garden? — scarcely one.
And now that I approach the autumn of my mind,
And must reclaim once more the inundated earth —
Washed into stony trenches deep as graves I find
I wield the rake and hoe, asking, "What is it worth?"
Who can assure me, these new flowers for which I toil
Will find in the disturbed and reconstructed soil
That mystic aliment on which alone they thrive?
Oh, anguish, anguish! Time eats up all things alive;
And that unseen, dark Enemy, upon the spilled
Bright blood we could not spare, battens, and is fulfilled.
Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage!
Bien qu'on ait du coeur à l'ouvrage,
L'Art est long et le Temps est court.
Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon coeur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.
— Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l'oubli,
Bien loin des pioches et des sondes;
Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.
Evil Fate
A man would needs be brave and strong
As Sisyphus, for such a task!
It is not greater zeal I ask —
But life is brief, and art is long.
To a forsaken mound of clay
Where no admirers ever come,
My heart, like an invisible drum,
Goes beating a dead march all day.
Many a jewel of untold worth
Lies slumbering at the core of earth,
In darkness and oblivion drowned;
Many a flower has bloomed and spent
The secret of its passionate scent
Upon the wilderness profound.
J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
My Former Life
Aeons I dwelt beneath vast porticoes
stained by the sun and sea with fiery dye,
whose lordly pillars, stark against the sky,
like caverned cliffs in evening's gold arose.
the rolling surges and their mirror skies
blent in a grave mysterious organ-air
the chords all-powerful of their music rare
with sunset's colours in my glowing eyes.
'twas there I lived before, 'mid azure waves,
blue skies and splendours, in voluptuous calm,
while, steeped in every fragrance, naked slaves
made cool my brow with waving fronds of palm:
— their only care to drive the secret dart
of my dull sorrow, deeper in my heart.
La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s'est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.
Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L'empire familier des ténèbres futures.
Gypsies Traveling
They set out yesterday, the tribe of ragged seers
With burning eyes — bearing their little ones in nests
Upon their backs, or giving them, to stop their tears,
The teats of inexhaustible and swarthy breasts.
The men walk shouldering their rifles silently
Beside the hooded wagons with bright tatters hung,
And peer into the sky, as if they hoped to see
Some old mirage that beckoned them when they were young.
No matter where they journey through the meager land,
The cricket will sing louder from his lair of sand,
And Cybele, who loves them, will smile where they advance:
The desert will be fruitful, the arid rock will flow
Before the footsteps of these wayfarers, who go
Eternally into the lightless realm of chance.
Homme libre, toujours tu chériras la mer!
La mer est ton miroir; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets:
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remords,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables!
Man and the Sea
Love Ocean always, Man: ye both are free!
the Sea, thy mirror: thou canst find thy soul
in the unfurling billows' surging roll,
they mind's abyss is bitter as the sea.
thou doest rejoice thy mirrored face to pierce,
plunging, and clasp with eyes and arms; thy heart
at its own mutter oft forgets to start,
lulled by that plaint indomitably fierce.
discreet ye both are; both are taciturn:
Man, none has measured all thy dark abyss,
none, Sea, knows where thy hoarded treasure is,
so jealously your secrets ye inurn!
and yet for countless ages, trucelessly,
— o ruthless warriors! — ye have fought and striven:
brothers by lust for death and carnage driven,
twin wrestlers, gripped for all eternity!
Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.
Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.
Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir;
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
Don Juan in Hades
He found the wide bark rocking in the Stygian breeze
And came aboard, having first paid Charon what he owed.
A beggar, somber and haughty as Antisthenes,
Seized the long oars with a revengeful gesture and rowed.
Writhing and tearing open their garments while he crossed,
A crowd of disappointed females, herded there
Along the bank like victims for a holocaust,
Filled with a soft and bestial moaning the dark air.
Sganarelle laughed triumphantly, demanding his wage;
Don Luis, still wrathful, pointed with a palsied hand
To the unruly son who mocked him in his old age,
Calling to witness the dead throngs upon that strand.
She whom he wed in church and loved a little while,
Elvira, thin and trembling in her black robes of grief,
Seemed to implore of her betrayer a last smile
In memory of his first ardor, noble and brief.
The knight he murdered and whose ghost he had rebuked
Stood now, a tall and cuirassed helmsman, at the stem;
But the calm hero, leaning upon his rapier, looked
Absently into the water, ignoring all of them.
En ces temps merveilleux où la Théologie
Fleurit avec le plus de sève et d'énergie,
On raconte qu'un jour un docteur des plus grands,
— Après avoir forcé les coeurs indifférents;
Les avoir remués dans leurs profondeurs noires;
Après avoir franchi vers les célestes gloires
Des chemins singuliers à lui-même inconnus,
Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, —
Comme un homme monté trop haut, pris de panique,
S'écria, transporté d'un orgueil satanique:
Jésus, petit Jésus! je t'ai poussé bien haut!
Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut
De l'armure, ta honte égalerait ta gloire,
Et tu ne serais plus qu'un foetus dérisoire!»
Immédiatement sa raison s'en alla.
L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila
Tout le chaos roula dans cette intelligence,
Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence,
Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
Le silence et la nuit s'installèrent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers
Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
Sale, inutile et laid comme une chose usée,
Il faisait des enfants la joie et la risée.
The Punishment of Pride
Once in that marvelous and unremembered time
When theologic thought was flowering at its prime,
A pious metaphysician, the pundit of his day,
He who could move the hearts of murderers, so they say,
Having attained to a most fearful pitch of grace
By curious pathways he himself could scarcely trace,
For all his subtlety of logic — this austere
And venerable person (like one who climbs a sheer
Peak unperturbed, but at the top grows dizzy) cried,
Suddenly overtaken with satanic pride:
"Jesus, my little Jesus! I have exalted you
Into a very Titan — yet wielding as I do
The wand of dialectic, I could have made you shrink
To fetus-like proportions and fade away, I think!"
He thought no more, for instantly his reason cracked.
The noontide of this great intelligence was blacked
Out. Elemental chaos rolled through this serene
Temple, where so much order and opulence had been.
From its gold floor to its groined ceiling it grew dim:
Silence and utter night installed themselves in him,
As in an antique dungeon whereof the key is lost.
And from that day, through rain and snow, through sleet and frost,
Not knowing spring from winter and too mad to care,
He roamed about gesticulating, with the air
Of an old suit of underclothes hung out to dry,
And made the children laugh whenever he went by.
Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.
Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;
J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études;
Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!
Beauty
Fair as a dream in stone I loom afar
— mortals! — with dazzling breast where, bruised in turn
all poets fall in silence, doomed to burn
with love eternal as the atoms are.
white as a swan I throne with heart of snow
in azure space, a sphynx that none divine,
no hateful motion mars my lovely line,
nor tears nor laughter shall I ever know.
and poets, lured by this magnificence
— this grandeur proud as Parian monuments —
toil all their days like martyrs in a spell;
lovers bewitched are they, for I possess
pure mirrors harbouring worlds of loveliness:
my wide, wide eyes where fires eternal dwell!
Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
Produits avariés, nés d'un siècle vaurien,
Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.
Je laisse à Gavarni, poète des chloroses,
Son troupeau gazouillant de beautés d'hôpital,
Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.
Ce qu'il faut à ce coeur profond comme un abîme,
C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,
Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans;
Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,
Qui tors paisiblement dans une pose étrange
Tes appas façonnés aux bouches des Titans!
The Ideal
'Twill be no lovely girls of our vignettes
— spoiled fruits our worthless epoch deems divine —
slim slippered feet, hands made for castagnettes,
that shall content this questing heart of mine.
I leave to great Gavarni, bard of blight,
his prattling beauties with their frail appeal.
I cannot find among his roses white
the flaming flower of my red ideal.
I crave, to fill my heart's abyss of death,
thy passion, fair and merciless Macbeth,
whom Aeschylus might not have dreamed in boreal snows;
or thine, great Night, in Bunarroti's South,
tranquilly turning in a monstrous pose
thy bosom fashioned by a Titan's mouth!
Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante,
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.
J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux;
Deviner si son coeur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux;
Parcourir à loisir ses magnifiques formes;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,
Lasse, la font s'étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.
The Giantess
From the time when Nature in her furious fancy
Conceived each day monstrosities obscene,
I had loved to live near a young Giantess of Necromancy,
Like a voluptuous cat before the knees of a Queen.
I had loved to see her body mix with her Soul's shame
And greaten in these terrible games of Vice,
And to divine if in her heart brooded a somber flame,
Before the moist sea-mists which swarm in her great eyes;
To wander over her huge forms — nature deforms us —
And to crawl over the slopes of her knees enormous,
And in summer when the unwholesome suns from the West's
Winds, weary, made her slumber hard by a fountain,
To sleep listlessly in the shadow of her superb breasts,
Like an hamlet that slumbers at the foot of a mountain.
Statue allégorique dans le goût de la Renaissance
À Ernest Christophe, statuaire.
Contemplons ce trésor de grâces florentines;
Dans l'ondulation de ce corps musculeux
L'Elégance et la Force abondent, soeurs divines.
Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
Divinement robuste, adorablement mince,
Est faite pour trôner sur des lits somptueux
Et charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince.
— Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
Où la Fatuité promène son extase;
Ce long regard sournois, langoureux et moqueur;
Ce visage mignard, tout encadré de gaze,
Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur:
La Volupté m'appelle et l'Amour me couronne!»
À cet être doué de tant de majesté
Vois quel charme excitant la gentillesse donne!
Approchons, et tournons autour de sa beauté.
Ô blasphème de l'art! ô surprise fatale!
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
Par le haut se termine en monstre bicéphale!
— Mais non! ce n'est qu'un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé d'une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
La véritable tête, et la sincère face
Renversée à l'abri de la face qui ment
Pauvre grande beauté! le magnifique fleuve
De tes pleurs aboutit dans mon coeur soucieux
Ton mensonge m'enivre, et mon âme s'abreuve
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!
— Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beauté parfaite,
Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal mystérieux ronge son flanc d'athlète?
— Elle pleure insensé, parce qu'elle a vécu!
Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux,
C'est que demain, hélas! il faudra vivre encore!
Demain, après-demain et toujours! — comme nous!
The Mask
An allegoric statue in Renaissance style
To Ernest Christophe, sculptor
Study with me this Florentinian treasure,
Whose undulous and muscular design
Welds Grace with Strength in sisterhood divine;
A marvel only wonderment can measure,
Divinely strong, superbly slim and fine,
She's formed to reign upon a bed of pleasure
And charm some prince or pontiff in his leisure.
See, too, her smile voluptuously shine,
Where sheer frivolity displays its sign:
That lingering look of languor, guile, and cheek,
The dainty face, which veils of gauze enshrine,
That seems in conquering accents thus to speak:
"Pleasure commands me. Love my brow has crowned!'
Enamouring our thoughts in humble duty,
True majesty with merriment is found.
Approach, let's take a turn about her beauty.
O blasphemy! Dread shock! Our hopes to pique,
This lovely body, promising delight,
Ends at the top in a two-headed freak.
But no! it's just a mask that tricked our sight,
Fooling us with that exquisite grimace:
On the reverse you see her proper face,
Fiercely convulsed, in its true self revealed,
Which from our sight that lying mask concealed.
— O sad great beauty! The grand river, fed
By your rich tears, debouches in my heart.
Though I am rapt with your deceptive art,
My soul is slaked upon the tears you shed.
And yet why does she weep? Such peerless grace
Could trample down the conquered human race.
What evil gnaws her flank so strong and sleek?
She weeps because she's lived, and that she lives.
Madly she weeps for that. But more she grieves
(And at the knees she trembles and goes weak)
Because tomorrow she must live, and then
The next day, and forever — like us men.
Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
O Beauté? ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.
Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore;
Tu répands des parfums comme un soir orageux;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.
Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres?
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.
Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques;
De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.
L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit: Bénissons ce flambeau!
L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
A l'air d'un moribond caressant son tombeau.
Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
Ô Beauté! monstre énorme, effrayant, ingénu!
Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu?
De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirène,
Qu'importe, si tu rends, — fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine! —
L'univers moins hideux et les instants moins lourds?
Hymn to Beauty
Did you spring out of heaven or the abyss,
Beauty? Your gaze infernal, yet divine,
Spreads infamy and glory, grief and bliss,
And therefore you can be compared to wine.
Your eyes contain both sunset and aurora:
You give off scents, like evenings storm-deflowered:
Your kisses are a philtre: an amphora
Your mouth, that cows the brave, and spurs the coward.
Climb you from gulfs, or from the stars descend?
Fate, like a fawning hound, to heel you've brought;
You scatter joy and ruin without end,
Ruling all things, yet answering for naught.
You trample men to death, and mock their clamour.
Amongst your gauds pale Horror gleams and glances,
And Murder, not the least of them in glamour,
On your proud belly amorously dances.
The dazzled insect seeks your candle-rays,
Crackles, and burns, and seems to bless his doom.
The groom bent o'er his bride as in a daze,
Seems, like a dying man, to stroke his tomb.
What matter if from hell or heaven born,
Tremendous monster, terrible to view?
Your eyes and smile reveal to me, like morn,
The Infinite I love but never knew.
From God or Fiend? Siren or Sylph ? Invidious
The answer — Fay with eyes of velvet, ray,
Rhythm, and perfume! — if you make less hideous
Our universe, less tedious leave our day.
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone;
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
Exotic Perfume
When with closed eyes I drink the halcyon
warm autumn evening, on thy burning breast,
I see unfurl the atolls of the blest,
blazing in flame from an unchanging sun;
an isle of rest, where Nature's benison
breeds trees unique and fruits of savoury zest;
tall men who stride in vigour manifest;
women whose eyes of candour startle one.
I drift, thy fragrance bearing me afar,
into a port where every sail and spar
sway, wearied by the sea's beleaguering,
— where tamarinds bloom and draughts of perfume winging
through widening nostrils, blend in me to bring
the wind-blown chanteys mariners are singing.
Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure!
Ô boucles! Ô parfum chargé de nonchaloir!
Extase! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir!
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique!
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum.
J'irai l'à-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève!
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts:
Un port retentissant où mon âme peut boire
À grands flots le parfum, le son et la couleur
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.
Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé!
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.
Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde!
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir?
The Fleece
O shadowy fleece that falls and curls upon those bare
Lithe shoulders! O rich perfume of forgetfulness!
O ecstasy! To loose upon the midnight air
The memories asleep in this tumultuous hair,
I long to rake it in my fingers, tress by tress!
Asia the languorous, the burning solitude
Of Africa — a whole world, distant, all but dead —
Survives in thy profundities, O odorous wood!
My soul, as other souls put forth on the deep flood
Of music, sails away upon thy scent instead.
There where the sap of life mounts hot in man and tree,
And lush desire untamed swoons in the torrid zone,
Undulant tresses, wild strong waves, oh, carry me!
Dream, like a dazzling sun, from out this ebony sea
Rises; and sails and banks of rowers propel me on.
All the confusion, all the mingled colors, cries,
Smells of a busy port, upon my senses beat;
Where smoothly on the golden streakèd ripples flies
The barque, its arms outspread to gather in the skies,
Against whose glory trembles the unabating heat.
In this black ocean where the primal ocean roars,
Drunken, in love with drunkenness, I plunge and drown;
Over my dubious spirit the rolling tide outpours
Its peace — oh, fruitful indolence, upon thy shores,
Cradled in languor, let me drift and lay me down!
Blue hair, darkness made palpable, like the big tent
Of desert sky all glittering with many a star
Thou coverest me — oh, I am drugged as with the blent
Effluvia of a sleeping caravan, the scent
Of coco oil impregnated with musk and tar.
Fear not! Upon this savage mane for ever thy lord
Will sow pearls, sapphires, rubies, every stone that gleams,
To keep thee faithful! Art not thou the sycamored
Oasis whither my thoughts journey, and the dark gourd
Whereof I drink in long slow draughts the wine of dreams?
Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne,
Ô vase de tristesse, ô grande taciturne,
Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis,
Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
Plus ironiquement accumuler les lieues
Qui séparent mes bras des immensités bleues.
Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts,
Comme après un cadavre un choeur de vermisseaux,
Et je chéris, ô bête implacable et cruelle!
Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle!
More Than Night's Vault, It's You That I Adore
More than night's vault, it's you that I adore,
Vessel of sorrow, silent one, the more
Because you flee from me, and seem to place,
Ornament of my nights! more leagues of space
Ironically between me and you
Than part me from these vastitudes of blue.
I charge, attack, and mount to the assault
As worms attack a corpse within a vault.
And cherish even the coldness that you boast,
By which, harsh beast, you subjugate me most.
Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle,
Femme impure! L'ennui rend ton âme cruelle.
Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,
Il te faut chaque jour un coeur au râtelier.
Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques
Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques,
Usent insolemment d'un pouvoir emprunté,
Sans connaître jamais la loi de leur beauté.
Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde!
Salutaire instrument, buveur du sang du monde,
Comment n'as-tu pas honte et comment n'as-tu pas
Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas?
La grandeur de ce mal où tu te crois savante
Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante,
Quand la nature, grande en ses desseins cachés
De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,
— De toi, vil animal, — pour pétrir un génie?
Ô fangeuse grandeur! sublime ignominie!
You'd Take the Entire Universe to Bed with You
You'd take the entire universe to bed with you,
I think, just out of boredom, you lecherous, idle shrew!
You need, to keep your teeth sound, exercise your jaws,
Daily, for dinner, some new heart between your paws!
Your eyes, all lighted up like shops, like public fairs,
How insolent they are! — as if their power were theirs
Indeed! — this borrowed power, this Beauty, you direct
And use, whose law, however, you do not suspect.
Unwholesome instrument for health, O deaf machine
And blind, fecund in tortures! — how is it you have not seen,
You drinker of the world's blood, your mirrored loveliness
Blench and recoil? how is it you feel no shame? confess:
Has never, then, this evil's very magnitude
Caused you to stagger? — you, who think yourself so shrewd
In evil? — seeing how Nature, patient and abstruse —
O Woman, Queen of Sins, Vile Animal, — has made use
Of you, to mould a genius? — employed you all this time?
O muddy grandeur! — ignominy ironic and sublime!
Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
Oeuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits,
Je préfère au constance, à l'opium, au nuits,
L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane;
Quand vers toi mes désirs partent en caravane,
Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.
Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
Ô démon sans pitié! verse-moi moins de flamme;
Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois,
Hélas! et je ne puis, Mégère libertine,
Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine!
Unslakeable Lust
Strange goddess, brown as evening to the sight,
Whose scent is half of musk, half of havanah,
Work of some obi, Faust of the Savanah,
Ebony witch, and daughter of the night.
By far preferred to troth, or drugs, or sleep,
Love vaunts the red elixir of your mouth.
My caravan of longings seeks in drouth
Your eyes, the wells at which my cares drink deep.
Through those black eyes, by which your soul respires,
Pitiless demon! pour less scorching fires.
I am no Styx nine times with flame to wed.
Nor can I turn myself to Proserpine
To break your spell, Megera libertine!
Within the dark inferno of your bed.
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
Même quand elle marche on croirait qu'elle danse,
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.
Comme le sable morne et l'azur des déserts,
Insensibles tous deux à l'humaine souffrance
Comme les longs réseaux de la houle des mers
Elle se développe avec indifférence.
Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants,
Et dans cette nature étrange et symbolique
Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique,
Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants,
Resplendit à jamais, comme un astre inutile,
La froide majesté de la femme stérile.
With Her Pearly, Undulating Dresses
With all her undulant pearly draperies,
she moves in measures lovelier than a dance,
as in the fakirs' Indian sorceries
tall cobras 'neath a moving rod advance
like drear Sahara's sand or azure skies,
insentient both to human suffering,
like the long lacy nets the surges bring,
her slow indifferent length she amplifies.
her eyes are made from agates polished bright,
and in that strange symbolic soul which links
the inviolate angel and the fabled sphynx,
where all is gold, steel, diamonds and light,
glitters forever, starlike, far, inhuman,
the regal coldness of the sterile woman.
Que j'aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau!
Sur ta chevelure profonde
Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,
Comme un navire qui s'éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.
Tes yeux, où rien ne se révèle
De doux ni d'amer,
Sont deux bijoux froids où se mêle
L'or avec le fer.
À te voir marcher en cadence,
Belle d'abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d'un bâton.
Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d'enfant
Se balance avec la mollesse
D'un jeune éléphant,
Et ton corps se penche et s'allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l'eau.
Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l'eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,
Je crois boire un vin de Bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D'étoiles mon coeur!
The Dancing Serpent
I love to watch, while you are lazing,
Your skin. It iridesces
Like silk or satin, smoothly-glazing
The light that it caresses.
Under your tresses dark and deep
Where acrid perfumes drown,
A fragrant sea whose breakers sweep
In mazes blue or brown,
My soul, a ship, to the attraction
Of breezes that bedizen
Its swelling canvas, clears for action
And seeks a far horizon.
Your eyes where nothing can be seen
Either of sweet or bitter
But gold and iron mix their sheen,
Seem frosty gems that glitter.
To see you rhythmically advancing
Seems to my fancy fond
As if it were a serpent dancing
Waved by the charmer's wand.
Under the languorous moods that weigh it,
Your childish head bows down:
Like a young elephant's you sway it
With motions soft as down.
Your body leans upon the hips
Like a fine ship that laves
Its hull from side to side, and dips
Its yards into the waves.
When, as by glaciers ground, the spate
Swells hissing from beneath,
The water of your mouth, elate,
Rises between your teeth —
It seems some old Bohemian vintage
Triumphant, fierce, and tart,
A liquid heaven that showers a mintage
Of stars across my heart.
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux:
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s'élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.
— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!
Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Apres les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés!
A Carcass
Darling, do you recall that thing we found
("A lovely summer day!" you said)
That noisome carcass where the path swung round
A sprawling pebble-covered bed.
Its legs raised like a whore's in lubric play,
It burned, oozing rank fetors there,
Shameless and nonchalant, it offered day
Its belly. Poisons filled the air.
The sun beat down on this putrescent mold
As if to fry it to a turn,
To give great Nature back one hundredfold
All she had gathered in her urn.
The skies watched that proud carcass, lax or taut,
Bloom like a flowery mass.
So pungent was the stench, my love, you thought
To swoon away upon the grass.
Horseflies buzzed loud over this putrid belly,
Whence sallied column and battalion
Of sable maggots, flowing like a mucose jelly,
Over this live tatterdemalion.
Waves seemed to rise and fall over this mass,
Spurting with crepitation,
As though this corpse, filled with breaths of gas,
Lived by multiplication.
This world uttered a curious melody,
Like waters, wind, or grains of wheat
That winnowers keep stirring rhythmically
In the broad baskets at their feet.
The forms, fading into a dream, grew fainter;
Here was a sketch of misty tone
On a forgotten canvas which the painter
Completes from memory alone.
Hiding behind the rocks, an anxious bitch
Stood, watching us with angry eye,
Poised to regain the olid morsel which,
Hearing us come, she had laid by.
— Yet shall you be like this ordurous blight,
You, too, shall rot in just such fashion,
Star of my eyes, sun of my soul's delight,
Aye, you, my angel and my passion.
Such you, O queen of graces, in the hours,
When the last sacrament is said,
That bear you under rich sods and Iush flower
To molder with the moldering dead.
Then, O my beauty! Tell such worms as will
Kiss you in ultimate coition
That I have kept the form and essence of
My love in its decomposition.
J'implore ta pitié, Toi, l'unique que j'aime,
Du fond du gouffre obscur où mon coeur est tombé.
C'est un univers morne à l'horizon plombé,
Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème;
Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
Et les six autres mois la nuit couvre la terre;
C'est un pays plus nu que la terre polaire
— Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois!
Or il n'est pas d'horreur au monde qui surpasse
La froide cruauté de ce soleil de glace
Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos;
Je jalouse le sort des plus vils animaux
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
Tant l'écheveau du temps lentement se dévide!
From the Depths I Cried
I do implore thy pity, Thou whom alone I love,
Deep in this mournful vale wherein my heart is fallen.
It is a world completely sad, where the low sullen
Skies seem about to rain pure horror from above.
A fireless sun swims over six months of every year;
Six months of every year the earth is lost in shadow.
It is a bleaker land than any Arctic meadow:
Nor streams, nor flowers, nor fruits, nor birds, nor forests here!
Surely there is no evil imaginable to compare
With the cruelty of that cold sun in the cold air
And that enormous night, like the first chaos of things;
I envy the very animals, to whom slumber brings
Over and over the gift of being thoughtless and blind,
So slowly does the thread of these dark years unwind.
Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon coeur plaintif es entrée;
Toi qui, forte comme un troupeau
De démons, vins, folle et parée,
De mon esprit humilié
Faire ton lit et ton domaine;
— Infâme à qui je suis lié
Comme le forçat à la chaîne,
Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l'ivrogne,
Comme aux vermines la charogne
— Maudite, maudite sois-tu!
J'ai prié le glaive rapide
De conquérir ma liberté,
Et j'ai dit au poison perfide
De secourir ma lâcheté.
Hélas! le poison et le glaive
M'ont pris en dédain et m'ont dit:
Tu n'es pas digne qu'on t'enlève
À ton esclavage maudit,
Imbécile! — de son empire
Si nos efforts te délivraient,
Tes baisers ressusciteraient
Le cadavre de ton vampire!»
The Vampire
Thou who abruptly as a knife
Didst come into my heart; thou who,
A demon horde into my life,
Didst enter, wildly dancing, through
The doorways of my sense unlatched
To make my spirit thy domain —
Harlot to whom I am attached
As convicts to the ball and chain,
As gamblers to the wheel's bright spell,
As drunkards to their raging thirst,
As corpses to their worms — accurst
Be thou! Oh, be thou damned to hell!
I have entreated the swift sword
To strike, that I at once be freed;
The poisoned phial I have implored
To plot with me a ruthless deed.
Alas! the phial and the blade
Do cry aloud and laugh at me:
"Thou art not worthy of our aid;
Thou art not worthy to be free.
"Though one of us should be the tool
To save thee from thy wretched fate,
Thy kisses would resuscitate
The body of thy vampire, fool!"
Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive,
Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu,
Je me pris à songer près de ce corps vendu
À la triste beauté dont mon désir se prive.
Je me représentai sa majesté native,
Son regard de vigueur et de grâces armé,
Ses cheveux qui lui font un casque parfumé,
Et dont le souvenir pour l'amour me ravive.
Car j'eusse avec ferveur baisé ton noble corps,
Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes noires tresses
Déroulé le trésor des profondes caresses,
Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort
Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles!
Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.
One Night When, near a Fearful Jewess Lying
One night when, near a fearful Jewess lying,
As one corpse by another corpse, I sprawled —
Beside the venal body I was buying,
The beauty that was absent I recalled.
I pictured you in native majesty
With glances full of energy and grace,
Your hair, a perfumed casque, whose memory
Revives me for the amorous embrace,
For madly I'd have kissed your noble frame,
And from your cool feet to your great black tresses,
Unleashed the treasure of profound caresses,
If with a single tear that gently came
You could have quenched, O queen of all the cruel!
The blazing of your eyes, their icy fuel.
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d'un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir
Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;
Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton coeur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d'où le somme est banni,
Te dira: Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts?»
— Et le vers rongera ta peau comme un remords.
Remorse Too Late
My dark and lovely thing, when you at length lie dead,
And sleep beneath a slab of marble black as pitch;
And have, for perfumed alcove and seductive bed,
Only a rainy cavern and a hollow ditch;
When the oppressive stone upon your frightened breast
Lets settle all its weight, and on your supple thighs;
Restrains your heart from beating, flattens it to rest;
Bends down and binds your feet, so roving, so unwise;
The tomb, that knows me well and reads my dream aright,
(What poet but confides his secret to the tomb?)
Will say to you some day during that endless night,
"They fare but ill, vain courtesan, in this cold room,
Who bring here no warm memories of true love to keep!"
— And like remorse the worm will gnaw you in your sleep.
Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d'agate.
Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s'enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,
Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,
Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.
The Cat
Come, my fine cat, against my loving heart;
Sheathe your sharp claws, and settle.
And let my eyes into your pupils dart
Where agate sparks with metal.
Now while my fingertips caress at leisure
Your head and wiry curves,
And that my hand's elated with the pleasure
Of your electric nerves,
I think about my woman — how her glances
Like yours, dear beast, deep-down
And cold, can cut and wound one as with lances;
Then, too, she has that vagrant
And subtle air of danger that makes fragrant
Her body, lithe and brown.
Deux guerriers ont couru l'un sur l'autre, leurs armes
Ont éclaboussé l'air de lueurs et de sang.
Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes
D'une jeunesse en proie à l'amour vagissant.
Les glaives sont brisés! comme notre jeunesse,
Ma chère! Mais les dents, les ongles acérés,
Vengent bientôt l'épée et la dague traîtresse.
— Ô fureur des coeurs mûrs par l'amour ulcérés!
Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces
Nos héros, s'étreignant méchamment, ont roulé,
Et leur peau fleurira l'aridité des ronces.
— Ce gouffre, c'est l'enfer, de nos amis peuplé!
Roulons-y sans remords, amazone inhumaine,
Afin d'éterniser l'ardeur de notre haine!
The Duel
Two fighters rushed together: sabres bleak
With crimson blood-gouts lit the air above.
That clinking swordplay was the tender squeak
Of youth , when it's a prey to bleating love.
The swords are splintered, like our youth, my darling,
And now it's teeth and talons are the fashion.
The clash of swords is child's play to the snarling
Of hearts adult in ulcerated passion.
In the ravine by lynx and leopard haunted,
Our heroes, wrestling heroes, roll undaunted.
Rags of their skin flower red upon the gorse.
This gulf is hell, and peopled by our friends.
Here, hellcat! Come, let's roll without remorse
To celebrate a feud that never ends!
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
Ô toi, tous mes plaisirs! ô toi, tous mes devoirs!
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses!
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
Que ton sein m'était doux! que ton coeur m'était bon!
Nous avons dit souvent d'impérissables choses
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!
Que l'espace est profond! que le coeur est puissant!
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle, ô douceur! ô poison!
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux?
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses!
Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s'être lavés au fond des mers profondes?
— Ô serments! ô parfums! ô baisers infinis!
The Balcony
Mother of memories, mistress of mistresses
— thou, all my pleasure, thou, my fealties all!
thou shalt recall each kiss how soft it is,
how warm our hearth, the night how magical,
mother of memories, mistress of mistresses!
long hours illumined by the glowing fire
long balcony-hours veiled with misty rose;
soft pillowing breast! heart warm to my desire!
and all the imperishable things we whispered, those
long hours illumined by the glowing fire
how softly shone the golden, shimmering sun!
how deep the skyey space! how rich love's power!
for bending toward thee, most belovèd one,
I seemed to breathe thy pulses like a flower.
how softly shone the golden, shimmering sun!
Night with her thickening wall imprisoned us,
eyes groped for widening eyes the black withheld,
I drank thy breath, o sweet, o poisonous!
thy feet slept in my hands fraternal held;
Night with her thickening wall imprisoned us.
my magic art evoked a rapture perished,
for in thy clasp I saw my youth afresh,
could others yield the languorous charm I cherished,
thy gentle heart, thy dear and lovely flesh?
my magic art evoked a rapture perished!
but — vows and fragrance, infinite desire —
shall they arise from gulfs too deep to plumb,
as morn by morn new suns of rosier fire
mount, laved in some dark sea Elysium?
o vows! o fragrance! infinite desire!
Le soleil s'est couvert d'un crêpe. Comme lui,
Ô Lune de ma vie! emmitoufle-toi d'ombre
Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre,
Et plonge tout entière au gouffre de l'Ennui;
Je t'aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd'hui,
Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre,
Te pavaner aux lieux que la Folie encombre
C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton étui!
Allume ta prunelle à la flamme des lustres!
Allume le désir dans les regards des rustres!
Tout de toi m'est plaisir, morbide ou pétulant;
Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore;
II n'est pas une fibre en tout mon corps tremblant
Qui ne crie: Ô mon cher Belzébuth, je t'adore!
The Possessed
The sun in crepe has muffled up his fire.
Moon of my life! Half shade yourself like him.
Slumber or smoke. Be silent and be dim,
And in the gulf of boredom plunge entire;
I love you thus! However, if you like,
Like some bright star from its eclipse emerging,
To flaunt with Folly where the crowds are surging —
Flash, lovely dagger, from your sheath and strike!
Light up your eyes from chandeliers of glass!
Light up the lustful looks of louts that pass!
Morbid or petulant, I thrill before you.
Be what you will, black night or crimson dawn;
No fibre of my body tautly-drawn,
But cries: "Beloved demon, I adore you!"
I Les Ténèbres
Dans les caveaux d'insondable tristesse
Où le Destin m'a déjà relégué;
Où jamais n'entre un rayon rose et gai;
Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,
Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur
Condamne à peindre, hélas! sur les ténèbres;
Où, cuisinier aux appétits funèbres,
Je fais bouillir et je mange mon coeur,
Par instants brille, et s'allonge, et s'étale
Un spectre fait de grâce et de splendeur.
À sa rêveuse allure orientale,
Quand il atteint sa totale grandeur,
Je reconnais ma belle visiteuse:
C'est Elle! noire et pourtant lumineuse.
II Le Parfum
Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d'encens qui remplit une église,
Ou d'un sachet le musc invétéré?
Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré!
Ainsi l'amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.
De ses cheveux élastiques et lourds,
Vivant sachet, encensoir de l'alcôve,
Une senteur montait, sauvage et fauve,
Et des habits, mousseline ou velours,
Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
Se dégageait un parfum de fourrure.
III Le Cadre
Comme un beau cadre ajoute à la peinture,
Bien qu'elle soit d'un pinceau très-vanté,
Je ne sais quoi d'étrange et d'enchanté
En l'isolant de l'immense nature,
Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure,
S'adaptaient juste à sa rare beauté;
Rien n'offusquait sa parfaite clarté,
Et tout semblait lui servir de bordure.
Même on eût dit parfois qu'elle croyait
Que tout voulait l'aimer; elle noyait
Sa nudité voluptueusement
Dans les baisers du satin et du linge,
Et, lente ou brusque, à chaque mouvement
Montrait la grâce enfantine du singe.
IV Le Portrait
La Maladie et la Mort font des cendres
De tout le feu qui pour nous flamboya.
De ces grands yeux si fervents et si tendres,
De cette bouche où mon coeur se noya,
De ces baisers puissants comme un dictame,
De ces transports plus vifs que des rayons,
Que reste-t-il? C'est affreux, ô mon âme!
Rien qu'un dessin fort pâle, aux trois crayons,
Qui, comme moi, meurt dans la solitude,
Et que le Temps, injurieux vieillard,
Chaque jour frotte avec son aile rude...
Noir assassin de la Vie et de l'Art,
Tu ne tueras jamais dans ma mémoire
Celle qui fut mon plaisir et ma gloire!
A Phantom
I Les Tenebres
Down in the unplumbed crypt of blight
where Fate abandoned me to die,
where falls no cheering ray; where I,
sole lodger of the sulky Night,
like artists blind God sets apart
in mockery — I paint the murk;
where, like a ghoulish cook at work,
I boil and munch upon my heart,
momently gleams, and grows apace,
a phantom languorously bright,
and by its dreamy Orient grace,
when it attains its radiant height,
at last I know the lovely thing:
'tis She! girl black yet glimmering.
II Le Parfum
How long, in silken favours, last
their prisoned scents! how greedily
we breathe the incense-grain, a sea
of fragrance, in cathedrals vast!
o deep enchanting sorcery!
in present joys to find the past!
'tis thus on cherished flesh amassed
Love culls the flower of memory.
her thick curled hair, like bags of musk
or living censers, left the dusk
with strange wild odours all astir,
and, from her lace and velvet busk,
— candid and girlish, over her,
hovered a heavy scent of fur.
III Le Cadre
As framing to a portrait gives
— though from a famous brush it be —
a magic full of mystery
secluding it from all that lives,
so gems, divans, gold, steel became
her beauty's border and attire;
no pomp obscured its perfect fire,
all seemed to serve her as a frame.
one even might have said she found
all sought to love her, for she drowned
in kisses of her silks and laces,
her fair nude body, all a-quiver,
and swift or slow, each pose would give her
a host of girlish simian graces.
IV Le Portrait
Death and Disease to ashes turn
all flames that wrapped our youth around.
of her soft eyes, so quick to burn,
her mouth, wherein my heart was drowned.
of her wild kisses' tyrannies,
her passion's blaze implacable —
drear heart! what now is left of these?
only a faded old pastel
dying, like me, in loneliness,
duller each day in every part,
stripped by Time's pinion merciless...
black murderer of life and art,
never shalt thou destroy in me
her, once my pride and ecstasy!
Je te donne ces vers afin que si mon nom
Aborde heureusement aux époques lointaines,
Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,
Et par un fraternel et mystique chaînon
Reste comme pendue à mes rimes hautaines;
Être maudit à qui, de l'abîme profond
Jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond!
— Ô toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
Foules d'un pied léger et d'un regard serein
Les stupides mortels qui t'ont jugée amère,
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain!
I Give You These Verses So That If My Name
These lines to thee, that if my name should come
to some far harbour, on a favouring main,
and ride the gale to Time's Elysium,
with all its freight of dreams to fret the brain,
that thy report, like legends vague and vain,
may tire my reader as a mighty drum,
and linked in mystic union, may become
a symbol married to my haughty strain;
— accursèd one, to whom, from deepest skies
down to the Pit, naught, save my heart, replies!
— o thou who like a ghost impalpable
tramplest upon, serenely as a bonze
the stupid mortals who denied thy spell
— cold jet-eyed statue, angel cast in bronze!
D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,
Montant comme la mer sur le roc noir et nu?»
— Quand notre coeur a fait une fois sa vendange
Vivre est un mal. C'est un secret de tous connu,
Une douleur très simple et non mystérieuse
Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
Cessez donc de chercher, ô belle curieuse!
Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous!
Taisez-vous, ignorante! âme toujours ravie!
Bouche au rire enfantin! Plus encor que la Vie,
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un mensonge,
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe
Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils!
Ever the Same
"What in the world," you said, "has brought on this black mood,
Climbing you as the sea climbs up a naked reef?"
— When once the heart has made its harvest (understood
By all men, this) why, just to be alive is grief:
A pain quite simple, nothing mysterious at all,
And like that joy of yours, patent to all we meet;
Stop asking questions, then, I beg of you, and fall
Silent a while, fair prober, though your voice be sweet.
Ah, yes, be silent, ignorant girl, always so gay,
Mouth with the childlike laughter! More than Life, I say,
Death has the power to hold us by most subtle ties.
My one fictitious comfort, kindly, let me keep:
To plunge as into dreams into your lovely eyes,
And in the shadow of your lashes fall asleep.
Le Démon, dans ma chambre haute
Ce matin est venu me voir,
Et, tâchant à me prendre en faute
Me dit: Je voudrais bien savoir
Parmi toutes les belles choses
Dont est fait son enchantement,
Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,
Quel est le plus doux.» — Ô mon âme!
Tu répondis à l'Abhorré:
Puisqu'en Elle tout est dictame
Rien ne peut être préféré.
Lorsque tout me ravit, j'ignore
Si quelque chose me séduit.
Elle éblouit comme l'Aurore
Et console comme la Nuit;
Et l'harmonie est trop exquise,
Qui gouverne tout son beau corps,
Pour que l'impuissante analyse
En note les nombreux accords.
Ô métamorphose mystique
De tous mes sens fondus en un!
Son haleine fait la musique,
Comme sa voix fait le parfum!»
All of Her
This morning, to my chamber bare
and high, the Devil came to call,
and fain to trap me in a snare,
inquired: "I would know, of all
— of all the beauties that compose
her spell profound, her subtle sway,
— of all the bits of black or rose
that form her lovely body, say
which is the sweetest?" — o my soul,
thou didst reply to the Abhorred:
naught can be taken from the whole
for every part is a perfect chord.
when all to me is ravishing,
I know not which gives most delight.
like dawn she is a dazzling thing,
yet she consoles me like the night;
too exquisite the harmonies
that all her lovely flesh affords,
for my poor mind to analyse
and note its many rhythmic chords.
o mystic interchange, whereby
my senses all are blent in one!
her breath is like a lullaby
and through her voice rich perfumes run!
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,
À la très belle, à la très bonne, à la très
chère,
Dont le regard divin t'a soudain refleuri?
— Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges:
Rien ne vaut la douceur de son autorité
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges
Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude
Que ce soit dans la rue et dans la multitude
Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.
Parfois il parle et dit: Je suis belle, et j'ordonne
Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau;
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone.»
What Will You Say Tonight, Poor Solitary Soul
What shall you say tonight, poor soul so full of care,
What shall you say, my heart, heart hitherto so sad,
To the most kind, to the most dear, to the most fair,
Whose pure serene regard has made you proud and glad?
— We shall set all our pride to sing her holy praise!
What sweetness to be hers! To live beneath her sight!
Half spirit is her flesh, angelic all her ways;
Her glance alone invests us in a robe of light!
Whether in solitude and deep obscurity,
Whether by day among the moving crowd it be,
Her phantom like a torch in air will dance and run;
It speaks: "Beauty is mine; Authority is mine;
Love only, for my sake, the noble and the fine:
I am thine Angel, Muse, Madonna, all in one."
Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
Qu'un Ange très savant a sans doute aimantés
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.
Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.
Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
Qu'ont les cierges brûlant en plein jour; le soleil
Rougit, mais n'éteint pas leur flamme fantastique;
Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme!
The Living Torch
Those lit eyes go before me, in full view,
(Some cunning angel magnetised their light) —
Heavenly twins, yet my own brothers too,
Shaking their diamond blaze into my sight.
My steps from every trap or sin to save,
In the strait road of Beauty they conduct me.
They are my servants, and I am their slave,
Obedient in whatever they instruct me.
Delightful eyes, you burn with mystic rays
Like candles in broad day; red suns may blaze,
But cannot quench their still, fantastic light.
Those candles burn for death, but you for waking:
You sing the dawn that in my soul is breaking,
Stars which no sun could ever put to flight!
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le coeur comme un papier qu'on froisse?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine?
Ange plein de bonté connaissez-vous la haine?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avide!
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides?
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté;
Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières!
The Angelic One
Spirit of happiness, hast thou heard tell of woe?
Hast thou heard tell of anguish, and remorse, and care —
Of those long nights when in the black fist of Despair
The heart is crumpled up like paper? Dost thou know,
Spirit of happiness? Hast thou heard tell of woe?
Spirit of kindliness, hast thou heard tell of hate,
The clenched hands in the darkness, the silent bitter tears,
With Vengeance beating in the arteries of our ears
Its dogged tom-tom, irresistible as fate?
Spirit of kindliness, hast thou heard tell of hate?
Spirit of health, hast thou heard whisper of Disease,
Whose pallid children, in the courtyard gray with soot
Of the bleak hospital, go dragging a slow foot
To find a patch of sunlight? Host thou heard of these?
Spirit of health, hast thou heard whisper of Disease?
Spirit of beauty, hast thou heard of ugliness,
Of the long secret torment of growing old — above
All else, the pain of reading in the eyes we love
A wordless horror, even while the lips say "yes?"
Spirit of beauty, hast thou heard of ugliness?
Spirit of joy, spirit of beauty, spirit of light,
David, grown old, would have thought nothing to implore
Thy healing touch, thy warm young presence in the night;
But, spirit, I only ask of thee thy prayers, no more —
Spirit of joy, spirit of beauty, spirit of light!
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
À mon bras votre bras poli
S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme
Ce souvenir n'est point pâli);
II était tard; ainsi qu'une médaille neuve
La pleine lune s'étalait,
Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
Sur Paris dormant ruisselait.
Et le long des maisons, sous les portes cochères,
Des chats passaient furtivement
L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,
Nous accompagnaient lentement.
Tout à coup, au milieu de l'intimité libre
Eclose à la pâle clarté
De vous, riche et sonore instrument où ne vibre
Que la radieuse gaieté,
De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare
Dans le matin étincelant
Une note plaintive, une note bizarre
S'échappa, tout en chancelant
Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,
Dont sa famille rougirait,
Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
Dans un caveau mise au secret.
Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde:
Que rien ici-bas n'est certain,
Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,
Se trahit l'égoïsme humain;
Que c'est un dur métier que d'être belle femme,
Et que c'est le travail banal
De la danseuse folle et froide qui se pâme
Dans son sourire machinal;
Que bâtir sur les coeurs est une chose sotte;
Que tout craque, amour et beauté,
Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte
Pour les rendre à l'Eternité!»
J'ai souvent évoqué cette lune enchantée,
Ce silence et cette langueur,
Et cette confidence horrible chuchotée
Au confessionnal du coeur.
Confession
Once, and once only, kind and gentle lady,
Your polished arm on mine you placed
(Deep down within my spirit, dark and shady,
I keep the memory uneffaced).
A medal, newly-coined, of flashing silver,
The full moon shone. The night was old.
Its solemn grandeur, like a mighty river,
Through sleeping Paris softly rolled.
Along the streets, by courtyard doors, cats darted
And passed in furtive, noiseless flight
With cars pricked; or, like shades of friends departed,
Followed us slowly through the night.
Cutting this easy intimacy through,
That hatched from out that pearly light —
O rich resounding instrument, from you,
Who'd always thrilled with loud delight,
From you, till then as joyful as a peal
Of trumpets on a sparkling morn,
A cry so plaintive that it seemed unreal,
Was staggeringly torn.
Like some misborn, deformed, and monstrous kid
Who puts his family to the blush,
Whose presence in a cellar must be hid
And his existence in a hush!
Poor angel! that harsh note was meant to sing
"That nothing in this world is certain,
And human egotism is the thing
Which all existence serves to curtain.
That it's an irksome task to be a beauty,
A boring job one has to face —
Like frigid dancers, smiling as a duty
With hard, mechanical grimace:
That building upon hearts is idiotic:
All cracks, love, beauty, and fraternity
Until Oblivion puts them in his pocket
To pawn them on to old Eternity!"
I often have recalled that moon of magic,
That languid hush on quays and marts,
And then this confidence, so grim and tragic,
In the confessional of hearts.
Quand chez les débauchés l'aube blanche et vermeille
Entre en société de l'Idéal rongeur,
Par l'opération d'un mystère vengeur
Dans la brute assoupie un ange se réveille.
Des Cieux Spirituels l'inaccessible azur,
Pour l'homme terrassé qui rêve encore et souffre,
S'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre.
Ainsi, chère Déesse, Etre lucide et pur,
Sur les débris fumeux des stupides orgies
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
À mes yeux agrandis voltige incessamment.
Le soleil a noirci la flamme des bougies;
Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,
Ame resplendissante, à l'immortel soleil!
Spiritual Dawn
When to the drunkard's room the flushing East
comes with her comrade sharply-clawed, the Dream,
she wakens, by a dark avenging scheme,
an angel in the dull besotted beast.
deep vaults of inaccessible azure there,
before the dreamer sick with many a phasm,
open, abysmal as a beckoning chasm.
thus, deity, all pure clear light and air,
over the stupid orgy's reeking track
— brighter and lovelier yet, thine image flies
in fluttering rays before my widening eyes.
the sun has turned the candles' flame to black;
even so, victorious always, thou art one
— resplendent spirit! — with the eternal sun!
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir;
Valse mélancolique et langoureux vertige!
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige;
Valse mélancolique et langoureux vertige!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige!
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!
Evening Harmony
The hours approach when vibrant in the breeze,
a censer swoons to every swaying flower;
blown tunes and scents in turn enchant the bower;
languorous waltz of swirling fancies these!
a censer swoons in every swaying flower;
the quivering violins cry out, decrease;
languorous waltz of swirling fancies these!
mournful and fair the heavenly altars tower.
the quivering violins cry out, decrease;
like hearts of love the Void must overpower!
mournful and fair the heavenly altars tower.
the drowned sun bleeds in fast congealing seas.
a heart of love the Void must overpower
peers for a vanished day's last vestiges!
the drowned sun bleeds in fast congealing seas...
and like a Host thy flaming memories flower!
Il est de forts parfums pour qui toute matière
Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l'Orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,
Ou dans une maison déserte quelque armoire
Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'où jaillit toute vive une âme qui revient.
Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,
Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.
Voilà le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le Vertige
Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;
II la terrasse au bord d'un gouffre séculaire,
Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
Se meut dans son réveil le cadavre spectral
D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.
Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire
Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé,
Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,
Je serai ton cercueil, aimable pestilence!
Le témoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison préparé par les anges! liqueur
Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon coeur!
The Perfume Flask
All matter becomes porous to certain scents; they pass
Through everything; it seems they even go through glass.
When opening some old trunk brought home from the far east,
That scolds, feeling the key turned and the lid released —
Some wardrobe, in a house long uninhabited,
Full of the powdery odors of moments that are dead —
At times, distinct as ever, an old flask will emit
Its perfume; and a soul comes back to live in it.
Dormant as chrysalides, a thousand thoughts that lie
In the thick shadows, pulsing imperceptibly,
Now stir, now struggle forth; now their cramped wings unfold,
Tinted with azure, lustred with rose, sheeted with gold!
Oh, memories, how you rise and soar, and hover there!
The eyes close; dizziness, in the moth-darkened air,
Seizes the drunken soul, and thrusts it toward the verge —
Where mistily all human miasmas float and merge —
Of a primeval gulf; and drops it to the ground,
There, where, like Lazarus rising, his grave-clothes half unwound,
And odorous, a cadaver from its sleep has stirred:
An old and rancid love, charming and long-interred.
Thus, when I shall be lost from sight, thus when all men
Forget me, in the dark and dusty corner then
Of that most sinister cupboard where the living pile
The dead — when, an old flask, cracked, sticky, abject, vile,
I lie at length — still, still, sweet pestilence of my heart,
As to what power thou hast, how virulent thou art,
I shall bear witness; safe shall thy dear poison be!
Thou vitriol of the gods I thou death and life of me!
Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D'un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
Dans l'or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
Allonge l'illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l'âme au delà de sa capacité.
Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remords,
Et charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort!
Poison
Wine clothes the sordid walls of hovels old
with pomp no palace knows,
evokes long peristyles in pillared rows
from vaporous red and gold;
like sunset with her cloud-built porticoes.
and opium widens all that has no bourn
in its unbounded sea;
moments grow hours, pleasures cease to be
in souls that, overworn,
drown in its black abyss of lethargy.
dread poisons, but more dread the poisoned well
of thy green eyes accurst;
tarns where I watch my trembling soul, reversed
my dreams innumerable
throng to those bitter gulfs to slake their thirst.
dread magic, but thy mouth more dread than these:
its wine and hellebore
burn, floods of Lethe, in my bosom's core,
till winds of madness seize
and dash me swooning on Death's barren shore!
On dirait ton regard d'une vapeur couvert;
Ton oeil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert?)
Alternativement tendre, rêveur, cruel,
Réfléchit l'indolence et la pâleur du ciel.
Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,
Qui font se fondre en pleurs les coeurs ensorcelés,
Quand, agités d'un mal inconnu qui les tord,
Les nerfs trop éveillés raillent l'esprit qui dort.
Tu ressembles parfois à ces beaux horizons
Qu'allument les soleils des brumeuses saisons...
Comme tu resplendis, paysage mouillé
Qu'enflamment les rayons tombant d'un ciel brouillé!
Ô femme dangereuse, ô séduisants climats!
Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,
Et saurai-je tirer de l'implacable hiver
Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer?
Cloudy Sky
Thine eyes are veiled with vapour opaline;
— those eyes of mystery! — (azure, grey or green?)
cruel or soft in turn as dreams devise,
reflect the languor of the pallid skies.
thou'rt like these autumn days of silver-grey
whose magic melts the soul to tears: a day
when by a secret evil inly torn
the quivering nerves laugh drowsy wits to scorn.
thou art as fair as distant dales, where suns
of misty seasons leave their benisons...
how dazzling rich the dewy woodlands lie
flaming in sunlight from a ruffled sky!
o fateful woman! sky that lures and lours!
and shall I love thy snow, its frosty hours,
and learn to clutch from winter's iron gyves
new pleasure keen as cloven ice or knives?
I
Dans ma cervelle se promène,
Ainsi qu'en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant.
Quand il miaule, on l'entend à peine,
Tant son timbre est tendre et discret;
Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C'est là son charme et son secret.
Cette voix, qui perle et qui filtre
Dans mon fonds le plus ténébreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me réjouit comme un philtre.
Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n'a pas besoin de mots.
Non, il n'est pas d'archet qui morde
Sur mon coeur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde,
Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est, comme en un ange,
Aussi subtil qu'harmonieux!
II
De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaumé, pour l'avoir
Caressée une fois, rien qu'une.
C'est l'esprit familier du lieu;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire;
peut-être est-il fée, est-il dieu?
Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tirés comme par un aimant,
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-même,
Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales
Qui me contemplent fixement.
The Cat
I
She prowls around my shadowy brain
as though it were her dwelling-place
— a great soft beast of charming ways,
meowling in a mellow strain,
yet so discreetly all of her
angry or peaceful moods resound,
I scarcely hear their song profound
— her secret, rich, voluptuous purr.
o droning voice elegiac
creeping into my heart perverse
to drown it like a rippling verse
or potent aphrodisiac!
no torture that it cannot lull,
no ecstasy but it contains;
no phrase so long but its refrains
can voice it, wordless, wonderful.
nay, never master's bow divine,
rending my heart-strings like a sword,
rang, vibrant, in so rich a chord,
such royal harmony as thing,
as thine, mysterious puss, methinks,
feline seraphic, weird and strange,
spirit of subtlety and change,
melodious and lovely sphynx!
II
Golden and brown, her tawny fur
secretes a scent of such delight
I breathe its fragrance till the night
when once my fingers fondle her.
she is the genius of the shrine;
no deed of mine and no desire
she does not judge, direct, inspire;
is she a fairy, or divine?
for when my amorous glances, fain
of her enchantment, slowly turn
and by their lode-stone drawn, discern
this prowling creature of my brain,
startled and marvelling I see
her glowing pupils cold and pale,
— clear harbour-lights no vapours veil —
like living opals, holding me.
Je veux te raconter, ô molle enchanteresse!
Les diverses beautés qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beauté,
Où l'enfance s'allie à la maturité.
Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Chargé de toile, et va roulant
Suivant un rhythme doux, et paresseux, et lent.
Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
Ta tête se pavane avec d'étranges grâces;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
Je veux te raconter, ô molle enchanteresse!
Les diverses beautés qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beauté,
Où l'enfance s'allie à la maturité.
Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,
Ta gorge triomphante est une belle armoire
Dont les panneaux bombés et clairs
Comme les boucliers accrochent des éclairs;
Boucliers provoquants, armés de pointes roses!
Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,
De vins, de parfums, de liqueurs
Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs!
Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Chargé de toile, et va roulant
Suivant un rhythme doux, et paresseux, et lent.
Tes nobles jambes, sous les volants qu'elles chassent,
Tourmentent les désirs obscurs et les agacent,
Comme deux sorcières qui font
Tourner un philtre noir dans un vase profond.
Tes bras, qui se joueraient des précoces hercules,
Sont des boas luisants les solides émules,
Faits pour serrer obstinément,
Comme pour l'imprimer dans ton coeur, ton amant.
Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
Ta tête se pavane avec d'étranges grâces;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
The Splendid Ship
Oh soft enchantress, I'll record with truth
The diverse beauties that adorn your youth.
Yes, I will paint your charm
Of womanhood with childhood arm in arm.
When you go sweeping your wide skirts, to me
You seem a splendid ship that out to sea
Spreads its full sails, and with them
Goes rolling in a soft, slow, lazy rhythm.
Over your tall, round neck and those plump shoulders,
Your head swans forth its pride to all beholders,
With grace triumphant, mild,
And strange, you go your way, majestic child.
Oh soft enchantress, I'll record with truth
The diverse beauties that adorn your youth.
Yes, I will paint your charm
Of womanhood with childhood arm in arm.
Your bosom juts and stretches every stitch,
Triumphant bosom, like a coffer rich
With bosses round and rare,
Like shields that draw the lightning from the air.
Provoking shields, with rosy points uplifted!
Coffer of secret charms, superbly gifted,
Whose scents, liqueurs, and wine
Turn heart and brain deliriously thine.
When you go sweeping your wide skirts, to me
You seem a splendid ship that out to sea
Spreads its full sails, and with them
Goes rolling in a soft, slow, lazy rhythm.
Your noble thighs, beneath the silks they swirl,
Torment obscure desires and tease me, girl;
Like sorcerers they are
That stir black philtres in a deep, cool jar.
Your arms precocious Hercules would grace
And vie with pythons in their bright embrace:
The pressure they impart
Would print your lovers' image on your heart.
Over your tall, round neck and those plump shoulders
Your head swans forth its pride to all beholders,
With grace triumphant, mild,
And strange, you go your way, majestic child.
Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Invitation to the Voyage
Think, would it not be
Sweet to live with me
All alone, my child, my love? —
Sleep together, share
All things, in that fair
Country you remind me of?
Charming in the dawn
There, the half-withdrawn
Drenched, mysterious sun appears
In the curdled skies,
Treacherous as your eyes
Shining from behind their tears.
There, restraint and order bless
Luxury and voluptuousness.
We should have a room
Never out of bloom:
Tables polished by the palm
Of the vanished hours
Should reflect rare flowers
In that amber-scented calm;
Ceilings richly wrought,
Mirrors deep as thought,
Walls with eastern splendor hung,
All should speak apart
To the homesick heart
In its own dear native tongue.
There, restraint and order bless
Luxury and voluptuousness.
See, their voyage past,
To their moorings fast,
On the still canals asleep,
These big ships; to bring
You some trifling thing
They have braved the furious deep.
— Now the sun goes down,
Tinting dyke and town,
Field, canal, all things in sight,
Hyacinth and gold;
All that we behold
Slumbers in its ruddy light.
There, restraint and order bless
Luxury and voluptuousness.
Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s'agite et se tortille
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du chêne la chenille?
Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords?
Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,
Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
Patient comme la fourmi?
Dans quel philtre? — dans quel vin? — dans quelle tisane?
Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,
À cet esprit comblé d'angoisse
Et pareil au mourant qu'écrasent les blessés,
Que le sabot du cheval froisse,
Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,
À cet agonisant que le loup déjà flaire
Et que surveille le corbeau,
À ce soldat brisé! s'il faut qu'il désespère
D'avoir sa croix et son tombeau;
Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire!
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
Peut-on déchirer des ténèbres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
Sans astres, sans éclairs funèbres?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge
Est soufflée, est morte à jamais!
Sans lune et sans rayons, trouver où l'on héberge
Les martyrs d'un chemin mauvais!
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge!
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?
Dis, connais-tu l'irrémissible?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
À qui notre coeur sert de cible?
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?
L'Irréparable ronge avec sa dent maudite
Notre âme, piteux monument,
Et souvent il attaque ainsi que le termite,
Par la base le bâtiment.
L'Irréparable ronge avec sa dent maudite!
— J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal
Qu'enflammait l'orchestre sonore,
Une fée allumer dans un ciel infernal
Une miraculeuse aurore;
J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal
Un être, qui n'était que lumière, or et gaze,
Terrasser l'énorme Satan;
Mais mon coeur, que jamais ne visite l'extase,
Est un théâtre où l'on attend
Toujours. toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!
The Irreparable
How can we choke the old and long Remorse
Which lives, and squirms, and fights
And feeds on us as worms upon a corse,
Or, on the oak, its mites?
How can we choke the old and long Remorse?
What subtle philtre, wine, or drowsy draught
Will drown that ancient foe,
Greedy as whores in his disastrous craft,
Ant-patient, sure, and slow?
What subtle philtre, wine or drowsy draught?
Lovely enchantress, if you know it, say
To this soul whelmed with woes,
Dying, whom loads of wounded crush to clay
Under the horses' shoes:
Lovely enchantress, if you know it, say
To this poor moribund, while wolves yet stalk him
And ravens croak his doom,
To this spent soldier say if fate will baulk him
Even of a cross or tomb —
Say to this moribund, while wolves yet stalk him!
Can this black muddy sky be ever lighted,
The shades be ever torn,
Denser than pitch, to day and dusk benighted,
To lightning, stars, or morn?
Can this black muddy sky be ever lighted?
The candle Hope that shows the Inn to strangers
Is blown out, snuffed, and melted.
Lacking both moon and glimmer, how shall rangers
Of evil roads be sheltered?
The devil snuffed the light that burned for strangers.
Sweet witch, do you love spirits lost to grace?
Whose sins are not remitted?
Say, do you know Remorse, with venomed face,
By whom our hearts are spitted?
Sweet witch, do you love spirits lost to grace?
The Irreparable gnaws us where it lurks
And for our soul's defacement,
As on a monument the termite, works
Up from the very basement.
The Irreparable gnaws us where it lurks.
In tawdry theatres I've sometimes seen
How, to the blare of brasses,
Miraculous, to light some hellish scene,
Like dawn, a fairy passes;
In tawdry theatres I've often seen
That by this fay of light, and gold, and gauzes,
Some monstrous fiend is slain.
But my heart knows no raptures or applauses —
A fleapit where, in vain,
One waits, and waits the creature winged with gauzes.
Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose!
Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose
Le souvenir cuisant de son limon amer.
— Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme;
Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagé
Par la griffe et la dent féroce de la femme.
Ne cherchez plus mon coeur; les bêtes l'ont mangé.
Mon coeur est un palais flétri par la cohue;
On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux!
— Un parfum nage autour de votre gorge nue!...
Ô Beauté, dur fléau des âmes, tu le veux!
Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,
Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes!
Episode
You are a lovely, rosy, lucid autumn sky!
But sadness mounts upon me like a flooding sea,
And ebbs, and ebbing, leaves my lips morose and dry,
Smarting with salty ooze, bitter with memory.
— Useless to slide your hand like that along my breast;
That which it seeks, my dear, is plundered; it is slit
By the soft paw of woman, that clawed while it caressed.
Useless to hunt my heart; the beasts have eaten it.
My heart is like a palace where the mob has spat;
There they carouse, they seize each other's hair, they kill.
— Your breast is naked... what exotic scent is that?...
O Beauty, iron flail of souls, it is your will!
So be it! Eyes of fire, bright in the darkness there,
Bum up these strips of flesh the beasts saw fit to spare.
I
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts!
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
II me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui? — C'était hier l'été; voici l'automne!
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
II
J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.
Courte tâche! La tombe attend; elle est avide!
Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
De l'arrière-saison le rayon jaune et doux!
Song of Autumn
I
Soon into frozen shades, like leaves, we'll tumble.
Adieu, short summer's blaze, that shone to mock.
I hear already the funereal rumble
Of logs, as on the paving-stones they shock.
Winter will enter in my soul to dwell —
Rage, hate, fear, horror, labour forced and dire!
My heart will seem, to sun that polar hell,
A dim, red, frozen block, devoid of fire.
Shuddering I hear the heavy thud of fuel.
The building of a gallows sounds as good!
My spirit, like a tower, reels to the cruel
Battering-ram in every crash of wood.
The ceaseless echoes rock me and appal.
They're nailing up a coffin, I'll be bound,
For whom? — Last night was Summer. Here's the Fall.
There booms a farewell volley in the sound.
II
I like die greenish light in your long eyes,
Dear: but today all things are sour to me.
And naught, your hearth, your boudoir, nor your sighs
Are worth the sun that glitters on the sea.
Yet love me, tender heart, as mothers cherish
A thankless wretch, Lover or sister, be
Ephemeral sweetness of the suns that perish
Or glory of the autumn swift to flee.
Brief task! The charnel yawns in hunger horrid,
Yet let me with my head upon your knees,
Although I mourn the summer, white and torrid
Taste these last yellow rays before they freeze.
Ex-voto dans le goût espagnol
Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse,
Un autel souterrain au fond de ma détresse,
Et creuser dans le coin le plus noir de mon coeur,
Loin du désir mondain et du regard moqueur,
Une niche, d'azur et d'or tout émaillée,
Où tu te dresseras, Statue émerveillée.
Avec mes Vers polis, treillis d'un pur métal
Savamment constellé de rimes de cristal
Je ferai pour ta tête une énorme Couronne;
Et dans ma Jalousie, ô mortelle Madone
Je saurai te tailler un Manteau, de façon
Barbare, roide et lourd, et doublé de soupçon,
Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes,
Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes!
Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant,
Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend,
Aux pointes se balance, aux vallons se repose,
Et revêt d'un baiser tout ton corps blanc et rose.
Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers
De satin, par tes pieds divins humiliés,
Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte
Comme un moule fidèle en garderont l'empreinte.
Si je ne puis, malgré tout mon art diligent
Pour Marchepied tailler une Lune d'argent
Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles
Sous tes talons, afin que tu foules et railles
Reine victorieuse et féconde en rachats
Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats.
Tu verras mes Pensers, rangés comme les Cierges
Devant l'autel fleuri de la Reine des Vierges
Etoilant de reflets le plafond peint en bleu,
Te regarder toujours avec des yeux de feu;
Et comme tout en moi te chérit et t'admire,
Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe,
Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux,
En Vapeurs montera mon Esprit orageux.
Enfin, pour compléter ton rôle de Marie,
Et pour mêler l'amour avec la barbarie,
Volupté noire! des sept Péchés capitaux,
Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux
Bien affilés, et comme un jongleur insensible,
Prenant le plus profond de ton amour pour cible,
Je les planterai tous dans ton Coeur pantelant,
Dans ton Coeur sanglotant, dans ton Coeur ruisselant!
To a Madonna
I'll build for thee, Madonna, mistress mine,
deep in my crypt of woe a secret shrine;
— carve in the blackest corner of my heart,
from worldly lust and mocking eyes apart,
a niche, with gold and blue enamel blent,
to hold thy statue filled with wonderment.
my polished verse, of virgin metal hard
with crystal rhymes artistically starred,
shall raise for thee a towering diadem;
and from my jealousy I'll cut and hem
a mangle, mortal Lady mine, designed
as 'twere a sentry-box, stiff, heavy, lined
with barbs of keen suspicion and with fears,
embroidered, not with pearls, but all my tears!
to make thy robe I'll give thee my desire
that rises, falls and quivers like a fire,
clings to each summit, rests in each abyss,
and clothes thy rosy body with a kiss.
of my respect I'll make thee buskins fine
of satin, humbled by thy feet divine,
to prison them in soft embraces warm
and like a faithful mould to preserve their form.
then if my art is powerless to cut
thy pedestal, a silver moon, I'll put
beneath thy heel the serpent in my heart
for thee to bruise and mock, because thou art
the queen of my redemption, conquering all,
even that monster spewing hate and gall.
thine altar, like the Virgin's, shall be twined
with flowers, and like tapers all aligned,
my thoughts shall light the niche: from those blue skies,
watching thee always with their fiery eyes;
and since thou holdest all the love within
my heart, as incense, myrrh and benjamin,
in clouds forevermore to thee, its goal,
o snowy peak, shall rise my stormy soul.
and last, to make thee Mary utterly,
commingling love with savage cruelty,
— black joy! — with all the seven capital sins
I'll forge, remorsefully, seven javelins
knife-sharp, and like a juggler nonchalant,
taking thy love as target, I shall plant
deep in thy heart convulsed each deadly dart
— thy panting heart, thy sobbing, streaming heart!
Quoique tes sourcils méchants
Te donnent un air étrange
Qui n'est pas celui d'un ange,
Sorcière aux yeux alléchants,
Je t'adore, ô ma frivole,
Ma terrible passion!
Avec la dévotion
Du prêtre pour son idole.
Le désert et la forêt
Embaument tes tresses rudes,
Ta tête a les attitudes
De l'énigme et du secret.
Sur ta chair le parfum rôde
Comme autour d'un encensoir;
Tu charmes comme le soir
Nymphe ténébreuse et chaude.
Ah! les philtres les plus forts
Ne valent pas ta paresse,
Et tu connais la caresse
Ou fait revivre les morts!
Tes hanches sont amoureuses
De ton dos et de tes seins,
Et tu ravis les coussins
Par tes poses langoureuses.
Quelquefois, pour apaiser
Ta rage mystérieuse,
Tu prodigues, sérieuse,
La morsure et le baiser;
Tu me déchires, ma brune,
Avec un rire moqueur,
Et puis tu mets sur mon coeur
Ton oeil doux comme la lune.
Sous tes souliers de satin,
Sous tes charmants pieds de soie
Moi, je mets ma grande joie,
Mon génie et mon destin,
Mon âme par toi guérie,
Par toi, lumière et couleur!
Explosion de chaleur
Dans ma noire Sibérie!
Afternoon Song
Though your eyebrows' wicked slant
Give you an intriguing air
Which the angels do not share
Sorceress, whose eyes enchant —
My passion, terrible yet gay,
With all my heart I bow before you,
With that devotion to adore you
That priests to sacred idols pay.
Deserts and woods embalmed your hair,
Its movements give your head the stigma
Of sphinx-like secret and enigma,
Both in its attitude and air.
As round a censer vapours form,
About your flesh the perfumes wander.
The selfsame charms you seem to squander
As does an evening, dark yet warm,
The strongest philtres cannot craze
As does your indolent address
And you have mastered a caress
Dead corpses from their tombs to raise.
Your hips are amorous of your breast
And of your back: your languorous pose
Enchants the cushions where you doze
When in their depths you make your nest.
Sometimes in order to appease
Mysterious rages in your soul,
You bite and kiss without control.
Then with a mocking laugh you tease
My heart, brown beauty, tearing it:
Then over it the light is strewn
Of your eye, softer than the moon,
Till with its glance my soul is lit.
Underneath your satin shoes,
And underneath your silken feet,
My joy, my fate, my genius meet
To strew the pathway of my muse.
My soul is healed, restored and made complete
By you, all colour, warmth, and light,
In my Siberia a bright
Explosion as of tropic heat.
Imaginez Diane en galant équipage,
Parcourant les forêts ou battant les halliers,
Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage,
Superbe et défiant les meilleurs cavaliers!
Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,
Excitant à l'assaut un peuple sans souliers,
La joue et l'oeil en feu, jouant son personnage,
Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?
Telle la Sisina! Mais la douce guerrière
À l'âme charitable autant que meurtrière;
Son courage, affolé de poudre et de tambours,
Devant les suppliants sait mettre bas les armes,
Et son coeur, ravagé par la flamme, a toujours,
Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes.
Sisina
Picture Diana, gallantly arrayed,
Ranging the woods, elated with the chase,
With flying hair and naked breasts displayed,
Defying fleetest horsemen with her pace.
Know you Theroigne whom blood and fire exalt,
Hounding a shoeless rabble to the fray,
Up royal stairways heading the assault,
And mounting, sword in hand, to show the way?
Such is Sisina. Terrible her arms.
But charity restrains her killing charms.
Though rolling drums and scent of powder madden
Her courage, — laying by its pikes and spears,
For those who merit, her scorched heart will sadden,
And open, in its depth, a well of tears.
Novis te cantabo chordis,
O novelletum quod ludis
In solitudine cordis.
Esto sertis implicata,
Ô femina delicata
Per quam solvuntur peccata!
Sicut beneficum Lethe,
Hauriam oscula de te,
Quae imbuta es magnete.
Quum vitiorum tempegtas
Turbabat omnes semitas,
Apparuisti, Deitas,
Velut stella salutaris
In naufragiis amaris.....
Suspendam cor tuis aris!
Piscina plena virtutis,
Fons æternæ juventutis
Labris vocem redde mutis!
Quod erat spurcum, cremasti;
Quod rudius, exaequasti;
Quod debile, confirmasti.
In fame mea taberna
In nocte mea lucerna,
Recte me semper guberna.
Adde nunc vires viribus,
Dulce balneum suavibus
Unguentatum odoribus!
Meos circa lumbos mica,
O castitatis lorica,
Aqua tincta seraphica;
Patera gemmis corusca,
Panis salsus, mollis esca,
Divinum vinum, Francisca!
In Praise of My Frances
(Verses to a learned and devout Milliner)
Upon new chords of you I sing.
And the new-born bud you bring
From solitude, the pure heart's Spring.
Your brows should be with garlands twined
Woman of delightful mind,
Who our trespasses unbind.
As the wondrous balm of Lethe,
Through thy kisses, I will breathe thee.
All are magnetised who see thee.
When my vices, wild and stormy,
From my wonted courses bore me
It was You appeared before me,
Star of Oceans! you that alter
Courses, when the pilots falter —
Take my heart upon your altar.
Cistern full of virtuous ruth,
Fountain of eternal youth,
Give to dumbness speech and truth!
What was dirty, you cremated,
What uneven — you equated,
What was weak you re-created.
Inn, on the hungry roads I tramp,
And, in the dark, a guiding lamp
To steer the lost one back to camp.
To my strength add strength, O sweet
Bath, where scents and unguents meet!
Anoint me for some peerless feat!
Holy water most seraphic,
On the lusts in which I traffic
Flash your chastity ecstatic.
Bowl of gems where radiance dances.
Salt that the holy bread enhances,
And sacred wine — your name is Frances!
Au pays parfumé que le soleil caresse,
J'ai connu, sous un dais d'arbres tout empourprés
Et de palmiers d'où pleut sur les yeux la paresse,
Une dame créole aux charmes ignorés.
Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d'orner les antiques manoirs,
Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites
Germer mille sonnets dans le coeur des poètes,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.
To a Creole Lady
In scented countries by the sun caressed
I've known, beneath a tent of purple boughs,
And palmtrees shedding slumber as they drowse,
A creole lady with a charm unguessed.
She's pale, and warm, and duskily beguiling;
Nobility is moulded in her neck;
Slender and tall she holds herself in check,
An huntress born, sure-eyed, and quiet-smiling.
Should you go, Madam, to the land of glory
Along the Seine or Loire, where you would merit
To ornament some mansion famed in story,
Your eyes would bum in those deep-shaded parts,
And breed a thousand rhymes in poets' hearts,
Tamed like the negro slaves that you inherit.
Dis-moi ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l'immonde cité
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité?
Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe?
La mer la vaste mer, console nos labeurs!
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs!
Emporte-moi wagon! enlève-moi, frégate!
Loin! loin! ici la boue est faite de nos pleurs!
— Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe
Dise: Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate?
Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,
Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,
Où dans la volupté pure le coeur se noie!
Comme vous êtes loin, paradis parfumé!
Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
— Mais le vert paradis des amours enfantines,
L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l'animer encor d'une voix argentine,
L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs?
Grieving and Wandering
Say, Agatha, dost thou in dreams delight
— far, far from Paris, black and miry sea —
to rove where other oceans burst in light,
blue, deep, and crystal-clear as chastity?
say, Agatha, dost thou in dreams delight?
the vast, vast ocean is our comforter!
what demon gave the hoarse resounding sea
— and the gruff winds' great organ made for her —
that siren voice to soothe our misery?
the vast, vast ocean is our comforter!
bear me away, swift car and frigate smart!
afar! — afar! this mire is made of tears!
— Agatha, truly does thy mournful heart
cry out: afar from sin, remorse and fears,
bear me away, swift car and frigate smart!
how far from us that fragrant Eden lies,
where all is azure clear and love and joy,
where all we loved was worthy in love's eyes,
where hearts were drowned in bliss without alloy!
how far from us that fragrant Eden lies!
but the green Eden of our earliest loves
— songs, roses, races, with a kiss to win,
the jugs of wine at dusk in shadowy groves
where died, afar, a quivering violin,
— but the green Eden of our earliest loves,
our Eden of pure tremulous joy and bliss
— is it now farther than the Asian shore?
can tears or cries recall each magic kiss,
or prayers or silvery words some eve restore
our Eden of pure tremulous joy and bliss?
Comme les anges à l'oeil fauve,
Je reviendrai dans ton alcôve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit;
Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d'une fosse rampant.
Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ma place vide,
Où jusqu'au soir il fera froid.
Comme d'autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
Moi, je veux régner par l'effroi.
The Ghost
Like angels with bright savage eyes
I will come treading phantom-wise
Hither where thou art wont to sleep,
Amid the shadows hollow and deep.
And I will give thee, my dark one,
Kisses as icy as the moon,
Caresses as of snakes that crawl
In circles round a cistern's wall.
When morning shows its livid face
There will be no-one in my place,
And a strange cold will settle here
Others, not knowing what thou art,
May think to reign upon thy heart
With tenderness; I trust to fear.
Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal:
Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite?»
— Sois charmante et tais-toi! Mon coeur, que tout irrite,
Excepté la candeur de l'antique animal,
Ne veut pas te montrer son secret infernal,
Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite,
Ni sa noire légende avec la flamme écrite.
Je hais la passion et l'esprit me fait mal!
Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa guérite,
Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal.
Je connais les engins de son vieil arsenal:
Crime, horreur et folie! — Ô pâle marguerite!
Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal,
Ô ma si blanche, ô ma si froide Marguerite?
Autumn Sonnet
Your eyes like crystal ask me, clear and mute,
"in me, strange lover, what do you admire?"
Be lovely: hush: my heart, whom all things tire
Except the candour of the primal brute,
Would hide from you the secret burning it
And its black legend written out in fire,
O soother of the sleep that I respire!
Passion I hate, and I am hurt by wit.
Let us love gently. In his lair laid low,
Ambushed in shades, Love strings his fatal bow.
I know his ancient arsenal complete,
Crime, horror, lunacy — O my pale daisy!
Are we not suns in Autumn, silver-hazy,
O my so white, so snow-cold Marguerite?
Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse;
Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d'une main distraite et légère caresse
Avant de s'endormir le contour de ses seins,
Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l'azur comme des floraisons.
Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poète pieux, ennemi du sommeil,
Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d'opale,
Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.
Sadness of the Moon
Tonight the moon, by languorous memories obsessed,
Lies pensive and awake: a sleepless beauty amid
The tossed and multitudinous cushions of her bed,
Caressing with an abstracted hand the curve of her breast.
Surrendered to her deep sadness as to a lover, for hours
She lolls in the bright luxurious disarray of the sky —
Haggard, entranced — and watches the small clouds float by
Uncurling indolently in the blue air like flowers.
When now and then upon this planet she lets fall,
Out of her idleness and sorrow, a secret tear,
Some poet — an enemy of slumber, musing apart —
Catches in his cupped hands the unearthly tribute, all
Fiery and iridescent like an opal's sphere,
And hides it from the sun for ever in his heart.
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Amis de la science et de la volupté
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres;
L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Cats
No one but indefatigable lovers and old
Chilly philosophers can understand the true
Charm of these animals serene and potent, who
Likewise are sedentary and suffer from the cold.
They are the friends of learning and of sexual bliss;
Silence they love, and darkness, where temptation breeds.
Erebus would have made them his funereal steeds,
Save that their proud free nature would not stoop to this.
Like those great sphinxes lounging through eternity
In noble attitudes upon the desert sand,
They gaze incuriously at nothing, calm and wise.
Their fecund loins give forth electric flashes, and
Thousands of golden particles drift ceaselessly,
Like galaxies of stars, in their mysterious eyes.
Sous les ifs noirs qui les abritent
Les hiboux se tiennent rangés
Ainsi que des dieux étrangers
Dardant leur oeil rouge. Ils méditent.
Sans remuer ils se tiendront
Jusqu'à l'heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s'établiront.
Leur attitude au sage enseigne
Qu'il faut en ce monde qu'il craigne
Le tumulte et le mouvement;
L'homme ivre d'une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D'avoir voulu changer de place.
Owls
The owls that roost in the black yew
Along one limb in solemn state,
And with a red eye look you through,
Are eastern gods; they meditate.
No feather stirs on them, not one,
Until that melancholy hour
When night, supplanting the weak sun,
Resumes her interrupted power.
Their attitude instructs the wise
To shun all action, all surprise.
Suppose there passed a lovely face, —
Who even longs to follow it,
Must feel for ever the disgrace
Of having all but moved a bit.
Je suis la pipe d'un auteur;
On voit, à contempler ma mine
D'Abyssinienne ou de Cafrine,
Que mon maître est un grand fumeur.
Quand il est comblé de douleur,
Je fume comme la chaumine
Où se prépare la cuisine
Pour le retour du laboureur.
J'enlace et je berce son âme
Dans le réseau mobile et bleu
Qui monte de ma bouche en feu,
Et je roule un puissant dictame
Qui charme son coeur et guérit
De ses fatigues son esprit.
The Author's Pipe
I am an author's pipe. To see me
And my outlandish shape to heed,
You'd know my master was a dreamy
Inveterate smoker of the weed.
When be is loaded down with care,
I like a stove will smoke and burn
Wherein the supper they prepare
Against the labourer's return.
I nurse his spirit with my charm
Swaying it in a soft, uncertain,
And vaguely-moving azure curtain.
I roll a potent cloud of balm
To lull his spirit into rest
And cure the sorrows in his breast.
La musique souvent me prend comme une mer!
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir!
Music
Music uplifts me like the sea and races
Me to my distant star,
Through veils of mist or through ethereal spaces,
I sail on it afar.
With chest flung out and lungs like sails inflated
Into the depth of night
I escalade the backs of waves serrated,
That darkness veils from sight.
I feel vibrating in me the emotions
That storm-tossed ships must feel.
The fair winds and the tempests and the oceans
Sway my exultant keel.
Sometimes a vast, dead calm with glassy stare
Mirrors my dumb despair.
Si par une nuit lourde et sombre
Un bon chrétien, par charité,
Derrière quelque vieux décombre
Enterre votre corps vanté,
À l'heure où les chastes étoiles
Ferment leurs yeux appesantis,
L'araignée y fera ses toiles,
Et la vipère ses petits;
Vous entendrez toute l'année
Sur votre tête condamnée
Les cris lamentables des loups
Et des sorcières faméliques,
Les ébats des vieillards lubriques
Et les complots des noirs filous.
Sepulcher
The Burial Of an Accursed Poet
If on a night obscure and deep,
Some decent Christian, out of ruth,
Buries behind some garbage-heap
The vaunted body of your youth:
There, when the chaster stars have set
And the moon her hammock slung
Will the spider weave his net
And the adder batch her young.
Your curse'd head beneath the ground
Will hear, through all the seasons then,
The dismal cries of wolves resound,
Old half-starved witches raising spooks,
The antics of obscene old men,
And black conspiracies of crooks.
Ce spectre singulier n'a pour toute toilette,
Grotesquement campé sur son front de squelette,
Qu'un diadème affreux sentant le carnaval.
Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,
Fantôme comme lui, rosse apocalyptique,
Qui bave des naseaux comme un épileptique.
Au travers de l'espace ils s'enfoncent tous deux,
Et foulent l'infini d'un sabot hasardeux.
Le cavalier promène un sabre qui flamboie
Sur les foules sans nom que sa monture broie,
Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,
Le cimetière immense et froid, sans horizon,
Où gisent, aux lueurs d'un soleil blanc et terne,
Les peuples de l'histoire ancienne et moderne.
A Fantastic Engraving
A monstrous spectre carries on his forehead,
And at a rakish tilt, grotesquely horrid,
A crown such as at carnivals parade.
Without a Whip or spur he rides a jade,
A phantom-like apocalyptic moke,
Whose nostrils seem with rabid froth to smoke.
Across unbounded space the couple moves
Spurning infinity with reckless hooves.
The horseman waves a sword that lights the gloom
Of nameless crowds he tramples to their doom,
And, like a prince his mansion, goes inspecting
The graveyard, which, no skyline intersecting,
Contains, beneath a sun that's white and bleak,
Peoples of history, modern and antique.
Dans une terre grasse et pleine d'escargots
Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.
Je hais les testaments et je hais les tombeaux;
Plutôt que d'implorer une larme du monde,
Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux
À saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.
Ô vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
Voyez venir à vous un mort libre et joyeux;
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,
À travers ma ruine allez donc sans remords,
Et dites-moi s'il est encor quelque torture
Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts!
The Happy Dead Man
Slowly, luxuriously, I will hollow a deep grave,
With my own hands, in rich black snail-frequented soil,
And lay me down, forspent with that voluptuous toil,
And go to sleep, as happy as a shark in the wave.
No funeral for me, no sepulcher, no hymns;
Rather than beg for pity when alive, God knows,
I have lain sick and shelterless, and let the crows
Stab to their hearts' content at my lean festering limbs.
O worms! my small black comrades without ears or eyes,
Taste now for once a mortal who lies down in bliss.
O blithe materialists! O vermin of my last bed!
Come, march remorselessly through me. Come, and devise
Some curious new torment, if you can, for this
Old body without soul and deader than the dead.
La Haine est le tonneau des pâles Danaïdes;
La Vengeance éperdue aux bras rouges et forts
À beau précipiter dans ses ténèbres vides
De grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,
Le Démon fait des trous secrets à ces abîmes,
Par où fuiraient mille ans de sueurs et d'efforts,
Quand même elle saurait ranimer ses victimes,
Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.
La Haine est un ivrogne au fond d'une taverne,
Qui sent toujours la soif naître de la liqueur
Et se multiplier comme l'hydre de Lerne.
— Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur,
Et la Haine est vouée à ce sort lamentable
De ne pouvoir jamais s'endormir sous la table.
The Cask of Hate
The Cask of the pale Danaids is Hate.
Vainly Revenge, with red strong arms employed,
Precipitates her buckets, in a spate
Of blood and tears, to feed the empty void.
The Fiend bores secret holes to these abysms
By which a thousand years of sweat and strain
Escape, though she'd revive their organisms
In order just to bleed them once again.
Hate is a drunkard in a tavern staying,
Who feels his thirst born of its very cure,
Like Lerna's hydra, multiplied by slaying.
Gay drinkers of their conqueror are sure,
And Hate is doomed to a sad fate, unable
Ever to fall and snore beneath the table.
Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
II arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.
The Cracked Bell
Bitter and sweet it is on these long winter nights
To sit before the fire and watch the smoking log
Beat like a heart; and hear our lost, our mute delights
Call with the carillons that ring out in the fog.
What certitude, what health, sounds from that brazen throat,
In spite of age and rust, alert! O happy bell,
Sending into the dark your clear religious note,
Like an old soldier crying through the night, "All's well!"
I am not thus; my soul is cracked across by care;
Its voice, that once could clang upon this icy air,
Has lost the power, it seems, — comes faintly forth, instead,
As from the rattling throat of a hurt man who lies
Beside a lake of blood, under a heap of dead,
And cannot stir, and in prodigious struggling dies.
Pluviôse, irrité contre la ville entière,
De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
Aux pâles habitants du voisin cimetière
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
Mon chat sur le carreau cherchant une litière
Agite sans repos son corps maigre et galeux;
L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière
Avec la triste voix d'un fantôme frileux.
Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée
Accompagne en fausset la pendule enrhumée
Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,
Héritage fatal d'une vieille hydropique,
Le beau valet de coeur et la dame de pique
Causent sinistrement de leurs amours défunts.
Late January
Pluviose, hating all that lives, and loathing me,
Distills his cold and gloomy rain and slops it down
Upon the pallid lodgers in the cemetery
Next door, and on the people shopping in the town.
My cat, for sheer discomfort, waves a sparsely-furred
And shabby tail incessantly on the tiled floor;
And, wandering sadly in the rain-spout, can be heard
The voice of some dead poet who had these rooms before.
The log is wet, and smokes; its hissing high lament
Mounts to the bronchial clock on the cracked mantel there;
While (heaven knows whose they were — some dropsical old maid's)
In a soiled pack of cards that reeks of dirty scent,
The handsome jack of hearts and the worn queen of spades
Talk in suggestive tones of their old love-affair.
J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C'est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
— Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.
Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l'immortalité.
— Désormais tu n'es plus, ô matière vivante!
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche
Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.
The Sphinx
I swear to you that if I lived a thousand years
I could not be more crammed with dubious souvenirs.
There's no old chest of drawers bulging with deeds and bills,
Love-letters, locks of hair, novels, bad verses, wills,
That hides so many secrets as my wretched head; —
It's like a mausoleum, like a pyramid,
Holding more heaped unpleasant bones than Potter's Field;
I am a graveyard hated by the moon; revealed
Never by her blue light are those long worms that force
Into my dearest dead their blunt snouts of remorse.
— am an old boudoir, where roses dried and brown
Have given their dusty odor to the faded gown,
To the ridiculous hat, doubtless in other days
So fine, among the wan pastels and pale Bouchers.
Time has gone lame, and limps; and under a thick pall
Of snow the endless years efface and muffle all;
Till boredom, fruit of the mind's inert, incurious tree,
Assumes the shape and size of immortality.
Henceforth, O living matter, you are nothing more
Than the fixed heart of chaos, soft horror's granite core,
Than a forgotten Sphinx that in some desert stands,
Drowsing beneath the heat, half-hidden by the sands,
Unmarked on any map, — whose rude and sullen frown
Lights up a moment only when the sun goes down.
Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade;
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d'impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
De son être extirper l'élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
II n'a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé
The King of the Rainy Country
A rainy country this, that I am monarch of, —
A rich but powerless king, worn-out while yet a boy;
For whom in vain the falcon falls upon the dove;
Not even his starving people's groans can give him joy;
Scorning his tutors, loathing his spaniels, finding stale
His favorite jester's quips, yawning at the droll tale.
His bed, for all its fleurs de lis, looks like a tomb;
The ladies of the court, attending him, to whom
He, being a prince, is handsome, see him lying there
Cold as a corpse, and lift their shoulders in despair:
No garment they take off, no garter they leave on
Excites the gloomy eye of this young skeleton.
The royal alchemist, who makes him gold from lead,
The baser element from out the royal head
Cannot extract; nor can those Roman baths of blood,
For some so efficacious, cure the hebetude
Of him, along whose veins, where flows no blood at all,
For ever the slow waters of green Lethe crawl.
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
II nous verse un jour noir plus triste que les nuits;
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Spleen
When the Low, Heavy Sky
When the low, heavy sky weighs like the giant lid
Of a great pot upon the spirit crushed by care,
And from the whole horizon encircling us is shed
A day blacker than night, and thicker with despair;
When Earth becomes a dungeon, where the timid bat
Called Confidence, against the damp and slippery walls
Goes beating his blind wings, goes feebly bumping at
The rotted, moldy ceiling, and the plaster falls;
When, dark and dropping straight, the long lines of the rain
Like prison-bars outside the window cage us in;
And silently, about the caught and helpless brain,
We feel the spider walk, and test the web, and spin;
Then all the bells at once ring out in furious clang,
Bombarding heaven with howling, horrible to hear,
Like lost and wandering souls, that whine in shrill harangue
Their obstinate complaints to an unlistening ear.
— And a long line of hearses, with neither dirge nor drums,
Begins to cross my soul. Weeping, with steps that lag,
Hope walks in chains; and Anguish, after long wars, becomes
Tyrant at last, and plants on me his inky flag.
Grands bois, vous m'effrayez comme des cathédrales;
Vous hurlez comme l'orgue; et dans nos coeurs maudits,
Chambres d'éternel deuil où vibrent de vieux râles,
Répondent les échos de vos De profundis.
Je te hais, Océan! tes bonds et tes tumultes,
Mon esprit les retrouve en lui; ce rire amer
De l'homme vaincu, plein de sanglots et d'insultes,
Je l'entends dans le rire énorme de la mer
Comme tu me plairais, ô nuit! sans ces étoiles
Dont la lumière parle un langage connu!
Car je cherche le vide, et le noir, et le nu!
Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles
Où vivent, jaillissant de mon oeil par milliers,
Des êtres disparus aux regards familiers.
Obsession
You forests, like cathedrals, are my dread:
You roar like organs. Our curst hearts, like cells
Where death forever rattles on the bed,
Echo your de Profundis as it swells.
My spirit hates you, Ocean! sees, and loathes
Its tumults in your own. Of men defeated
The bitter laugh, that's full of sobs and oaths,
Is in your own tremendously repeated.
How you would please me, Night! without your stars
Which speak a foreign dialect, that jars
On one who seeks the void, the black, the bare.
Yet even your darkest shade a canvas forms
Whereon my eye must multiply in swarms
Familiar looks of shapes no longer there.
Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur,
Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur,
Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.
Résigne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute.
Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur,
L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte!
Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur!
Le Printemps adorable a perdu son odeur!
Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur;
— Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.
Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?
The Desire for Annihilation
Poor weary soul! To think how thou wouldst plunge and leap
When the bright spur of Hope into thy flank was pressed!
He has unsaddled thee for good. Lie down and rest,
Old spavined horse, old nag not worthy of thy keep.
Thou, too, my heart, lie down and sleep thy bestial sleep.
And thou, my mind, old highwayman, thou who didst fling
Thyself from ambush upon every joy, go thou
And skulk in peace. No pleasure will come near thee now;
No joy can tempt so somber and uncouth a thing.
Gone, gone: even that infallible sweet thrill of spring!
Time blots me out, as flakes on freezing bodies fall;
I see the whole round world, with every animal,
And every flower, and every leaf on every branch,
And there is absolutely nothing I like at all.
Come down and carry me away, O avalanche.
L'un t'éclaire avec son ardeur,
L'autre en toi met son deuil, Nature!
Ce qui dit à l'un: Sépulture!
Dit à l'autre: Vie et splendeur!
Hermès inconnu qui m'assistes
Et qui toujours m'intimidas,
Tu me rends l'égal de Midas,
Le plus triste des alchimistes;
Par toi je change l'or en fer
Et le paradis en enfer;
Dans le suaire des nuages
Je découvre un cadavre cher,
Et sur les célestes rivages
Je bâtis de grands sarcophages.
The Alchemy of Sorrow
One lights thee with his flame, another
puts in thee — Nature! — all his gloom!
what says to this man: lo! the tomb!
cries: life and splendour! to his brother.
o mage unknown whose powers assist
my art, and whom I always fear,
thou makest me a Midas — peer
of that most piteous alchemist;
for 'tis through thee I turn my gold
to iron, and in heaven behold
my hell: beneath her cloud-palls I
uncover corpses loved of old;
and where the shores celestial die
I carve vast tombs against the sky.
De ce ciel bizarre et livide,
Tourmenté comme ton destin,
Quels pensers dans ton âme vide
Descendent? réponds, libertin.
— Insatiablement avide
De l'obscur et de l'incertain,
Je ne geindrai pas comme Ovide
Chassé du paradis latin.
Cieux déchirés comme des grèves
En vous se mire mon orgueil;
Vos vastes nuages en deuil
Sont les corbillards de mes rêves,
Et vos lueurs sont le reflet
De l'Enfer où mon coeur se plaît.
Reflected Horror
From livid skies that, without end,
As stormy as your future roll,
What thoughts into your empty soul
(Answer me, libertine!) descend?
— Insatiable yet for all
That turns on darkness, doom, or dice,
I'll not, like Ovid, mourn my fall,
Chased from the Latin paradise.
Skies, torn like seacoasts by the storm!
In you I see my pride take form,
And the huge clouds that rush in streams
Are the black hearses of my dreams,
And your red rays reflect the hell,
In which my heart is pleased to dwell.
À J.G.F.
Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher
Et je ferai de ta paupière,
Pour abreuver mon Saharah
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d'espérance
Sur tes pleurs salés nagera
Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon coeur qu'ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge!
Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord
Elle est dans ma voix, la criarde!
C'est tout mon sang ce poison noir!
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.
Je suis la plaie et le couteau!
Je suis le soufflet et la joue!
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau!
Je suis de mon coeur le vampire,
— Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés
Et qui ne peuvent plus sourire!
The Man Who Tortures Himself
To J. G. F.
I mean to strike you without hate,
As butchers do; as Moses did
The rock. From under either lid
Your tears will flow to inundate
This huge Sahara which is I.
My heart, insensible with pain,
Caught in that flood will live again:
Will care whether it live or die —
Will strive as in the salty sea,
Drunken with brine and all but drowned,
Yet driven onward by the sound
Of your wild sobbing endlessly!
For look — I am at war, my dear,
With the whole universe. I know
There is no medicine for my woe.
Believe me, it is called Despair.
It runs in all my veins. I pray:
It cries in all my words. I am
The very glass where what I damn
Leers and admires itself all day.
I am the wound — I am the knife
The deep wound scabbards; the outdrawn
Rack, and the writhing thereupon;
The lifeless, and the taker of life.
I murder what I most adore,
Laughing: I am indeed of those
Condemned for ever without repose
To laugh — but who can smile no more.
I
Une Idée, une Forme, un Etre
Parti de l'azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul oeil du Ciel ne pénètre;
Un Ange, imprudent voyageur
Qu'a tenté l'amour du difforme,
Au fond d'un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur,
Et luttant, angoisses funèbres!
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres;
Un malheureux ensorcelé
Dans ses tâtonnements futiles
Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé;
Un damné descendant sans lampe
Au bord d'un gouffre dont l'odeur
Trahit l'humide profondeur
D'éternels escaliers sans rampe,
Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu'eux;
Un navire pris dans le pôle
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle;
— Emblèmes nets, tableau parfait
D'une fortune irrémédiable
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu'il fait!
II
Tête-à-tête sombre et limpide
Qu'un coeur devenu son miroir!
Puits de Vérité, clair et noir
Où tremble une étoile livide,
Un phare ironique, infernal
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques,
— La conscience dans le Mal!
Beyond Redemption
I
A Form, Idea, or Essence, chased
Out of the azure sky, and shot
Into a leaden Styx where not
A star can pierce the muddy waste:
An angel, rash explorer, who,
Tempted by love of strange deformity,
Caught in a nightmare of enormity,
Fights like a swimmer, wrestling through
A monstrous whorl of eddying spume,
In deathly anguish, from him flinging
The wave that, like an idiot singing,
Goes pirouetting through the gloom:
A wretch enchanted, who, to flee
A den of serpents, gropes about
In desperation vain, without
Discovering a match or key:
A damned soul, who, with no lamp,
Stands by a gulf, whose humid scent
Betrays the depth of the descent
Of endless stairs without a ramp,
Where slimy monsters watch the track
Whose eyeballs phosphoresce and glow
Only to make the night more black
And nought except themselves to show:
A vessel that the pole betrays,
Caught in a crystal trap all round,
And seeking by what fatal sound
It ever entered such a maze: —
Clear emblems! measuring the level
Of irremediable dooms,
Which make us see bow well the Devil
Performs whatever he presumes!
II
Strange tête-à-tête! the heart, its own
Mirror, its own confession hears!
Deep well where Truth is trembling shown
And like a livid star appears,
Ironic beacon and infernal
Torch of satanic grace, but still
Sole glory and relief eternal,
— Conscience that operates in Ill!
Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible;
Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
À chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi! — Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!
Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi.
Le jour décroît; la nuit augmente; Souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
Où tout te dira Meurs, vieux lâche! il est trop tard!»
The Clock
Terrible Clock! God without mercy; mighty Power!
Saying all day, "Remember! Remember and beware:
There is no arrow of pain but in a tiny hour
Will make thy heart its target, and stick and vibrate there.
"Toward the horizon all too soon and out of sight
Vaporous Pleasure, like a sylphide, floats away;
Each instant swallows up one crumb of that delight
Accorded to each man for all his mortal day."
The Second says, three thousand six hundred times an hour,
"Remember! Look, the wingèd insect Now doth sit
Upon thy vein, and shrilleth, 'I am Nevermore,
And I have sucked thy blood; I am flying away with it!'
"Remember! Souviens-toi! Esto memor! — no tongue
My metal larynx does not speak — O frivolous man,
These minutes, rich in gold, slide past; thou art not young;
Remember! and wash well the gravel in the pan!
"Remember! Time, the player that need not cheat to win,
Makes a strong adversary. Is thy game begun?
Thy game is lost! Day wanes; night waxes. Look within
The gulf, — it still is thirsty. The sands are all but run.
"Soon, soon, the hour will strike, when Hazard, he that showed
A god-like face, when Virtue — thy bride, but still intact —
When even Repentance (oh, last inn along the road!)
Will say to thee, 'Die, coward. It is too late to act.'"
Tableaux Parisiens Parisian Scenes
Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d'éternité.
II est doux, à travers les brumes, de voir naître
L'étoile dans l'azur, la lampe à la fenêtre
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes;
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l'Idylle a de plus enfantin.
L'Emeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre;
Car je serai plongé dans cette volupté
D'évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.
Landscape
I want to write a book of chaste and simple verse,
Sleep in an attic, like the old astrologers,
Up near the sky, and hear upon the morning air
The tolling of the bells. I want to sit and stare,
My chin in my two hands, out on the humming shops,
The weathervanes, the chimneys, and the steepletops
That rise like masts above the city, straight and tall,
And the mysterious big heavens over all.
I want to watch the blue mist of the night come on,
The windows and the stars illumined, one by one,
The rivers of dark smoke pour upward lazily,
And the moon rise and turn them silver. I shall see
The springs, the summers, and the autumns slowly pass;
And when old Winter puts his blank face to the glass,
I shall close all my shutters, pull the curtains tight,
And build me stately palaces by candlelight.
And I shall dream of luxuries beyond surmise,
Gardens that are a stairway into azure skies,
Fountains that weep in alabaster, birds that sing
All day — of every childish and idyllic thing.
A revolution thundering in the street below
Will never lure me from my task, I shall be so
Lost in that quiet ecstasy, the keenest still,
Of calling back the springtime at my own free will,
Of feeling a sun rise within me, fierce and hot,
And make a whole bright landscape of my burning thought.
Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des sécrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses;
II fait s'évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches le miel.
C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir!
Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes,
II ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.
The Sun
In this old district, where the shabby houses hide
Behind drawn shutters many a furtive lust inside,
In the fierce rays of noon, which mercilessly beat
On town and country, on the roofs and on the wheat,
I walk alone, absorbed in my fantastic play, —
Fencing with rhymes, which, parrying nimbly, back away;
Tripping on words, as on rough paving in the street,
Or bumping into verses I long had dreamed to meet.
The sun, our nourishing father, anemia's deadly foe,
Makes poems, as if poems were roses, bud and grow;
Burns through the anxious mists of every mind alive,
And fills with honey the celled brain as the celled hive.
ëTis he who makes the man on crutches stump along
As gay as a young girl, humming as sweet a song;
Calls to the human spirit to climb and ripen still —
Which would bloom on for ever, could it have its will.
He goes into the city, where, like the poet, his light
Ennobles and gives purpose to the least thing in sight;
Or, quietly, unattended, like a king, he calls
At every palace, and visits all the hospitals.
Blanche fille aux cheveux roux,
Dont la robe par ses trous
Laisse voir la pauvreté
Et la beauté,
Pour moi, poète chétif,
Ton jeune corps maladif,
Plein de taches de rousseur,
À sa douceur.
Tu portes plus galamment
Qu'une reine de roman
Ses cothurnes de velours
Tes sabots lourds.
Au lieu d'un haillon trop court,
Qu'un superbe habit de cour
Traîne à plis bruyants et longs
Sur tes talons;
En place de bas troués
Que pour les yeux des roués
Sur ta jambe un poignard d'or
Reluise encor;
Que des noeuds mal attachés
Dévoilent pour nos péchés
Tes deux beaux seins, radieux
Comme des yeux;
Que pour te déshabiller
Tes bras se fassent prier
Et chassent à coups mutins
Les doigts lutins,
Perles de la plus belle eau,
Sonnets de maître Belleau
Par tes galants mis aux fers
Sans cesse offerts,
Valetaille de rimeurs
Te dédiant leurs primeurs
Et contemplant ton soulier
Sous l'escalier,
Maint page épris du hasard,
Maint seigneur et maint Ronsard
Epieraient pour le déduit
Ton frais réduit!
Tu compterais dans tes lits
Plus de baisers que de lis
Et rangerais sous tes lois
Plus d'un Valois!
— Cependant tu vas gueusant
Quelque vieux débris gisant
Au seuil de quelque Véfour
De carrefour;
Tu vas lorgnant en dessous
Des bijoux de vingt-neuf sous
Dont je ne puis, oh! Pardon!
Te faire don.
Va donc, sans autre ornement,
Parfum, perles, diamant,
Que ta maigre nudité,
Ô ma beauté!
The Red-Haired Beggar Girl
White girl with flame-red hair,
Whose garments, here and there,
Give poverty to view,
And beauty too.
To me, poor puny poet,
Your body, as you show it,
With freckles on your arms,
Has yet its charms.
You wear with prouder mien
Than in Romance a queen
Her velvet buskins could —
Your clogs of wood.
In place of tatters short
Let some rich robe of court
Swirl with its silken wheels
After your heels:
In place of stockings holed
A dagger made of gold,
To light the lecher's eye,
Flash on your thigh:
Let ribbons slip their bows
And for our sins disclose
A breast whose radiance vies
Even with your eyes.
To show them further charms
Let them implore your arms,
And these, rebuking, humble
Fingers that fumble
With proferred pearls aglow
And sonnets of Belleau,
Which, fettered by your beauty,
They yield in duty.
Riffraff of scullion-rhymers
Would dedicate their primers
Under the stairs to view
Only your shoe.
Each page-boy lucky-starred,
Each marquis, each Ronsard
Would hang about your bower
To while an hour.
You'd count, among your blisses,
Than lilies far more kisses,
And boast, among your flames,
Some royal names.
Yet now your beauty begs
For scraps on floors, and dregs
Else destined to the gutter,
As bread and butter.
You eye, with longing tense,
Cheap gauds for thirty cents,
Which, pardon me, these days
I cannot raise.
No scent, or pearl, or stone,
But nothing save your own
Thin nudity for dower,
Pass on, my flower!
À Victor Hugo
I
Andromaque, je pense à vous! Ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
L'immense majesté de vos douleurs de veuve,
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,
A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas! que le coeur d'un mortel);
Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flaques,
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.
Là s'étalait jadis une ménagerie;
Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux
Froids et clairs le Travail s'éveille, où la voirie
Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,
Un cygne qui s'était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec
Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal:
Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu, foudre?»
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,
Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide
Comme s'il adressait des reproches à Dieu!
II
Paris change! mais rien dans ma mélancolie
N'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
Aussi devant ce Louvre une image m'opprime:
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exilés, ridicule et sublime
Et rongé d'un désir sans trêve! et puis à vous,
Andromaque, des bras d'un grand époux tombée,
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d'un tombeau vide en extase courbée
Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus!
Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique
Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard;
À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais! à ceux qui s'abreuvent de pleurs
Et tètent la Douleur comme une bonne louve!
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs!
Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor!
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor!
The Swan
I
Andromache, of thee I think! and of
the dreary streamlet where, through exiled years,
shone the vast grandeur of thy widow's love,
that false Simois brimmed with royal tears
poured like the Nile across my memory strange,
as past the Louvre new I strolled, apart.
— Old Paris is no more (for cities change
— alas! — more quickly than a mortal's heart);
only my memory sees the capitals,
the shafts unfinished once, in pools of rain,
the slimy marble blocks, weeds, market-stalls
with old brass gleaming through each dusty pane.
that corner houses a whole menagerie once;
and here one day I saw, when 'neath the fair
cold heavens, Toil awoke, and over the stones
the storm of traffic rent the silent air,
a swan which from its cage had made escape
patting the torrid blocks with webby feet,
trailing great plumes of snow, while beak agape
fumbled for water in the parching street;
wildly it plunged its wings in dust again,
mourning its native lake, and seemed to shrill:
"lightning, when comest thou? and when, the rain?"
strange symbol! wretched bird, I see it still,
up to the sky, like Ovid's fool accurst,
up to the cruelly blue ironic sky
raising its neck convulsed and beak athirst,
as though reproaching God in each mad cry.
II
Towns change... but in my melancholy naught
has moved at all! new portals, ladders, blocks,
old alleys — all become symbolic thought,
in me, loved memories turn to moveless rocks.
so, crushing me, the Louvre gates recall
my huge white swan, insane with agony,
comic, sublime, like exiles one and all
by truceless cravings torn! I think of thee
Andromache, a slave apportioned, whom
proud Pyrrhus took from hands more glorious,
in ecstasy bent o'er an empty tomb;
great Hector's widow, wed to Helenus!
I think of thee, consumptive Nubian,
wading the mire, wan-eyed girl, agog
to find the absent palms of proud Soudan
behind the boundless rampart of the fog;
I think of all who lose the boons we find
no more! no more! who feed on tears and cling
to the good she-wolf Grief, whose tears are kind!
— of orphans gaunt like flowers withering!
thus, in the jungle of my soul's exile,
old memories wind a horn I've heard before!
I think of sailors wrecked on some lost isle,
of prisoners, captives!... and many more!
À Victor Hugo
Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
Où le spectre en plein jour raccroche le passant!
Les mystères partout coulent comme des sèves
Dans les canaux étroits du colosse puissant.
Un matin, cependant que dans la triste rue
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
Simulaient les deux quais d'une rivière accrue,
Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,
Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,
Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros
Et discutant avec mon âme déjà lasse,
Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.
Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée
Dans le fiel; son regard aiguisait les frimas,
Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
Se projetait, pareille à celle de Judas.
Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
Si bien que son bâton, parachevant sa mine,
Lui donnait la tournure et le pas maladroit
D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes.
Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant,
Comme s'il écrasait des morts sous ses savates,
Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.
Son pareil le suivait: barbe, oeil, dos, bâton, loques,
Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,
Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
Marchaient du même pas vers un but inconnu.
À quel complot infâme étais-je donc en butte,
Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait?
Car je comptai sept fois, de minute en minute,
Ce sinistre vieillard qui se multipliait!
Que celui-là qui rit de mon inquiétude
Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel
Songe bien que malgré tant de décrépitude
Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel!
Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième,
Sosie inexorable, ironique et fatal
Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même?
— Mais je tournai le dos au cortège infernal.
Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,
Blessé par le mystère et par l'absurdité!
Vainement ma raison voulait prendre la barre;
La tempête en jouant déroutait ses efforts,
Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords!
The Seven Old Men
City swarming with people, how full you are of dreams!
Here in broad daylight, surely, the passerby may meet
A specter, — be accosted by him! Mystery seems
To move like a thick sap through every narrow street.
I thought (daybreak, it was, in a sad part of town)
"These houses look much higher in the fog!" — they stood
Like two gray quays between which a muddy stream flows down;
The setting of the play matched well the actor's mood.
All space became a dirty yellow fog; I tried
To fight it off; I railed at my poor soul, whose feet,
Weary already, dragged and stumbled at my side.
Big wagons, bound for market, began to shake the street.
Suddenly there beside me an old man — all in holes
His garments were, and yellow, like the murky skies,
A sight to wring a rain of coins from kindly souls,
Save for a certain malice gleaming in his eyes,
Appeared. You would have said those eyeballs, without doubt,
Were steeped in bile — they sharpened the sleet they looked upon.
His beard, with its long hairs, stiff as a sword stood out
Before him, as the beard of Judas must have done.
He stooped so when he walked, his spine seemed not so much
Bending as broken, — truly, his leg with his backbone
Made a right angle; and his stick, the finishing touch,
Gave him the awkward gait — now rearing, now half-thrown —
Of a three-legged Jew, or some lame quadruped.
It crossed my mind, as through the mud and snow he went,
"He walks like someone crushing the faces of the dead.
Hostile, that's what he is; he's not indifferent."
A man exactly like him followed him. From beard
To stick they were the same, had risen from the same hell.
These centenarian twins kept step in rhythmic weird
Precision, toward some goal which doubtless they knew well.
"What ugly game is this?" I said; "what horseplay's here?
Am I the butt of knaves, or have I lost my mind?"
For seven times — I counted them — there did appear
This sinister form, which passed, yet left itself behind.
Let anyone who smiles at my distress, whose heart
No sympathetic horror grips, consider well:
Though these old monsters seemed about to fall apart,
Somehow I knew they were eternal, — l could tell!
Had I beheld one more of them, I think indeed
I should have died! — for each, in some disgusting way,
Had spawned himself, lewd Phoenix, from his own foul seed,
Was his own son and father, — l fled — I could not stay.
Angry, bewildered, like a drunken man by whom
All objects are seen double, I locked my door, and heard
My frozen heart cry out with dread in the hot room, —
That what was so mysterious should be so absurd!
My reason fought to gain the bridge and take the helm;
The tempest thrust it back; and rudderless, unrigged,
A hull which the waves wash but will not overwhelm,
My soul upon a shoreless sea of horror jigged.
À Victor Hugo
I
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Eponine ou Laïs! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus
Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus;
Ils trottent, tout pareils à des marionnettes;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié! Tout cassés
Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.
— Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d'un enfant?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d'un goût bizarre et captivant,
Et lorsque j'entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau;
À moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.
— Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...
Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes
Pour celui que l'austère Infortune allaita!
II
De Frascati défunt Vestale enamourée;
Prêtresse de Thalie, hélas! dont le souffleur
Enterré sait le nom; célèbre évaporée
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,
Toutes m'enivrent; mais parmi ces êtres frêles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel,
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes:
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel!
L'une, par sa patrie au malheur exercée,
L'autre, que son époux surchargea de douleurs,
L'autre, par son enfant Madone transpercée,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs!
III
Ah! que j'en ai suivi de ces petites vieilles!
Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,
Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
Humait avidement ce chant vif et guerrier;
Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle;
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier!
IV
Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
À travers le chaos des vivantes cités,
Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.
Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloires,
Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d'un amour dérisoire;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.
Honteuses d'exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs;
Et nul ne vous salue, étranges destinées!
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs!
Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j'étais votre père, ô merveille!
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins:
Je vois s'épanouir vos passions novices;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus;
Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices!
Mon âme resplendit de toutes vos vertus!
Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères!
Je vous fais chaque soir un solennel adieu!
Où serez-vous demain, Eves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu?
The Little Old Women
To Victor Hugo
I
In sinuous folds of cities old and grim,
Where all things, even horror, turn to grace,
I follow, in obedience to my whim,
Strange, feeble, charming creatures round the place.
These crooked freaks were women in their pride,
Fair Eponine or Lais! Humped and bent,
Love them! Because they still have souls inside.
Under their draughty skirts in tatters rent,
They crawl: a vicious wind their carrion rides;
From the deep roar of traffic see them cower,
Pressing like precious relies to their sides
Some satchel stitched with mottoes or a flower.
They trot like marionettes along the level,
Or drag themselves like wounded deer, poor crones!
Or dance, against their will, as if the devil
Were swinging in the belfry of their bones.
Cracked though they are, their eyes are sharp as drills
And shine, like pools of water in the night, —
The eyes of little girls whom wonder thrills
To laugh at all that sparkles and is bright.
The coffins of old women very often
Are near as small as those of children are.
Wise Death, who makes a symbol of a coffin
Displays a taste both charming and bizarre.
And when I track some feeble phantom fleeing
Through Paris's immense ant-swarming Babel,
I always think that such a fragile being
Is moving softly to another cradle.
Unless, sometimes, in geometric mood,
To see the strange deformities they offer,
I muse how often he who saws the wood
Must change the shape and outline of the coffer.
Those eyes are wells a million teardrops feed,
Crucibles spangled by a cooling ore,
Invincible in charm to all that breed
Austere Misfortune suckled with her lore.
II
Vestal whom old Frascati could enamour:
Thalia's nun, whose name was only known
To her dead prompter: madcap full of glamour
Whom Tivoli once sheltered as its own —
They all elate me. But of these a few,
Of sorrow having made a honeyed leaven,
Say to Devotion, "Lend me wings anew,
O powerful Hippogriff, and fly to heaven."
One for her fatherland a martyr: one
By her own husband wronged beyond belief:
And one a pierced Madonna through her son —
They all could make a river with their grief.
III
Yes, I have followed them, time and again!
One, I recall, when sunset, like a heart,
Bled through the sky from wounds of ruddy stain,
Pensively sat upon a seat apart,
To listen to the music, rich in metal
That's played by bands of soldiers in the parks
On golden, soul-reviving eves, to fettle,
From meek civilian hearts, heroic sparks.
This one was straight and stiff, in carriage regal,
She breathed the warrior-music through her teeth,
Opened her eye like that of an old eagle,
And bared a forehead moulded for a wreath.
IV
Thus, then, you journey, uncomplaining, stoic
Across the strife of modern cities flung,
Sad mothers, courtesans, or saints heroic,
Whose names of old were heard on every tongue,
You once were grace, and you were glory once.
None know you now. Derisory advances
Some drunkard makes you, mixed with worse affronts.
And on your heels a child-tormentor prances.
But I who watch you tenderly: and measure
With anxious eye, your weak unsteady gait
As would a father — get a secret pleasure
On your account, as on your steps I wait.
I see your passionate and virgin crazes;
Sombre or bright, I see your vanished prime;
My soul, resplendent with your virtue, blazes,
And revels in your vices and your crimes.
Poor wrecks! My family! Kindred in mind, you
Receive from me each day my last addresses.
Eighty-year Eves, will yet tomorrow find you
On whom the claw of God so fiercely presses?
Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux!
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
Terribles, singuliers comme les somnambules;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,
Comme s'ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.
Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité!
Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,
Eprise du plaisir jusqu'à l'atrocité,
Vois! je me traîne aussi! mais, plus qu'eux
hébété,
Je dis: Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?
The Blind
My soul, survey them, dreadful as they seem.
Like marionettes, ridiculous they stare.
Strange as somnambulists that, in their dream,
Dart shadowy orbs around we know not where.
Their eyes, from which the heavenly spark has flown
Remain uplifted, as in distant quest,
Skyward: but never on the paving stone
Do they pore dreamingly or come to rest.
They traverse thus the illimitable Dark,
Twin of eternal Silence. While the City
May sing around us, bellow, laugh, or bark, —
By pleasure blinded even to horror, I,
Too, drag my way, but, more a thing of pity,
Ask what the Blind are seeking there on high.
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair... puis la nuit! — Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?
Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! jamais peut-être!
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!
A Passer-by
The deafening street roared on. Full, slim, and grand
In mourning and majestic grief, passed down
A woman, lifting with a stately hand
And swaying the black borders of her gown;
Noble and swift, her leg with statues matching;
I drank, convulsed, out of her pensive eye,
A livid sky where hurricanes were hatching,
Sweetness that charms, and joy that makes one die.
A lighting-flash — then darkness! Fleeting chance
Whose look was my rebirth — a single glance!
Through endless time shall I not meet with you?
Far off! too late! or never! — I not knowing
Who you may be, nor you where I am going —
You, whom I might have loved, who know it too!
I
Dans les planches d'anatomie
Qui traînent sur ces quais poudreux
Où maint livre cadavéreux
Dort comme une antique momie,
Dessins auxquels la gravité
Et le savoir d'un vieil artiste,
Bien que le sujet en soit triste,
Ont communiqué la Beauté,
On voit, ce qui rend plus complètes
Ces mystérieuses horreurs,
Bêchant comme des laboureurs,
Des Ecorchés et des Squelettes.
II
De ce terrain que vous fouillez,
Manants résignés et funèbres
De tout l'effort de vos vertèbres,
Ou de vos muscles dépouillés,
Dites, quelle moisson étrange,
Forçats arrachés au charnier,
Tirez-vous, et de quel fermier
Avez-vous à remplir la grange?
Voulez-vous (d'un destin trop dur
Epouvantable et clair emblème!)
Montrer que dans la fosse même
Le sommeil promis n'est pas sûr;
Qu'envers nous le Néant est traître;
Que tout, même la Mort, nous ment,
Et que sempiternellement
Hélas! il nous faudra peut-être
Dans quelque pays inconnu
Ecorcher la terre revêche
Et pousser une lourde bêche
Sous notre pied sanglant et nu?
Skeletons Digging
I
Among the anatomical plates
Displayed along the dusty quays,
Where many a dead book desiccates
Like an old mummy — among these
Sad diagrams to which the grave
Fantasy and ironic skill
Of some forgotten artist have
Lent a mysterious beauty still,
One sees (for thus mere nerves and bones
Were rendered life-like through his pains)
Digging like laborers, skeletons
And skinless men composed of veins.
II
Out of that stony soil which ye
Unceasingly upturn, with all
The strength of your stripped vertebrae
And fleshless thews — funereal
Prisoners from the charnel pile! —
What do ye look for? Speak. What strange
Harvest prepare ye all this while?
What lord has bid you load his grange?
Do ye desire, O symbols clear
And frightful of a doom unguessed,
To demonstrate that even there,
In the deep grave, we have no rest —
That we can no more count as friend
Eternity than we can Time,
Death, too, being faithless in the end?
That we shall toil in dust and grime
For ever upon some field of shade,
And harry the stiff sod, and put
Over and over to the spade
A naked and ensanguined foot?
Voici le soir charmant, ami du criminel;
II vient comme un complice, à pas de loup; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.
Ô soir, aimable soir, désiré par celui
Dont les bras, sans mentir, peuvent dire: Aujourd'hui
Nous avons travaillé! — C'est le soir qui soulage
Les esprits que dévore une douleur sauvage,
Le savant obstiné dont le front s'alourdit,
Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit.
Cependant des démons malsains dans l'atmosphère
S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire,
Et cognent en volant les volets et l'auvent.
À travers les lueurs que tourmente le vent
La Prostitution s'allume dans les rues;
Comme une fourmilière elle ouvre ses issues;
Partout elle se fraye un occulte chemin,
Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main;
Elle remue au sein de la cité de fange
Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange.
On entend çà et là les cuisines siffler,
Les théâtres glapir, les orchestres ronfler;
Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices,
S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices,
Et les voleurs, qui n'ont ni trêve ni merci,
Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
Et forcer doucement les portes et les caisses
Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.
Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
Et ferme ton oreille à ce rugissement.
C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent!
La sombre Nuit les prend à la gorge; ils finissent
Leur destinée et vont vers le gouffre commun;
L'hôpital se remplit de leurs soupirs. — Plus d'un
Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée.
Encore la plupart n'ont-ils jamais connu
La douceur du foyer et n'ont jamais vécu!
Evening Twilight
'Tis witching night, the criminal's ally;
it comes accomplice-like, wolf-soft; the sky
slowly is closing every giant door,
and man the rebel turns a beast once more.
o Night, delicious Night, they sigh for thee
— all those whose arms complain, and truly: we
have toiled today! her solace and her peace
Night brings to souls where cankering woes increase
— the self-willed scholar, nodding drowsily,
the workman bowed and hurrying bedward, free.
but now the evil demons of the air
wake heavily, like folk with many a care,
and, soaring, dash their heads on wall or blind.
among the gas-jets flickering in the wind
from every door, a hive that swarms a new,
pale Prostitution lights each avenue;
clearing her secret ways where lechers crawl
as might a foe who undermines a wall;
gorging on what we need, she nightly squirms
across the mire and darkness, like the worms.
the kitchens rattle 'round us everywhere,
playhouses roar and bands of music blare,
swindlers and bawds ally themselves to fleece
in wine shops, those who seek the cards' caprice,
while thieves, who truce nor mercy never knew,
will very soon resume their struggles too,
and gently force the door where treasure is
to feed themselves and dress their mistresses.
awake, my soul, in this grave hour of sin
and close thin ear to all its clamorous din.
now is the time when sick men's woes increase!
the murky night is throttling them; — they cease
to breathe, and sink into the Gulf, undone.
their groanings fill the poor house. — more than one
will seek no more at dusk his savoury bowl
beside the hearth, near some belovèd soul.
and most of these have never known the call
of home, nor had a hearth, nor lived at all!
Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,
Pâles, le sourcil peint, l'oeil câlin et fatal,
Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
Tomber un cliquetis de pierre et de métal;
Autour des verts tapis des visages sans lèvre,
Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,
Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre,
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;
Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres
Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs
Sur des fronts ténébreux de poètes illustres
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs;
Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne
Je vis se dérouler sous mon oeil clairvoyant.
Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne,
Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,
Enviant de ces gens la passion tenace,
De ces vieilles putains la funèbre gaieté,
Et tous gaillardement trafiquant à ma face,
L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté!
Et mon coeur s'effraya d'envier maint pauvre homme
Courant avec ferveur à l'abîme béant,
Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme
La douleur à la mort et l'enfer au néant!
The Gaming Room
The armchairs of worn satin; the aged courtesans,
Livid and rouged, their eyes relentless, their eyebrows blacked,
Jingling eternally from their withered ears, to attract
Attention, their huge earrings, and ogling behind their fans;
The long green table, the rows of lipless faces, the lips
Drained of all color; the gaping, toothless mouths; the unrest
Of hundreds of white nervous fingers, stacking the chips,
Or searching the empty pocket, the convulsive breast;
The dirty ceiling, the blaze of crystal chandeliers,
The low-hung lamps illumining with a crude glare
The ravaged brows of poets, the scars of grenadiers,
Who come to risk the earnings of their lifeblood there.
— Such is the lurid spectacle that with calm dread
I saw as in a melancholy dream unroll:
Myself, too, sitting in a deserted corner, my head
Propped in my hands, mute, weary, jealous to my soul,
Jealous of all that rabble, of the lust of it,
The terrible gaiety of those old whores, the smell
And noise of life, for which they frantically sell
Some remnant of their honor, their beauty, or their wit.
And suddenly I was affrighted at my own heart, to feel
Such envy of all men running wildly and out of breath
Nowhere, and who prefer, like those around that wheel,
Pain, horror, crime, insanity — anything — to death!
À Ernest Christophe
Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants
Elle a la nonchalance et la désinvolture
D'une coquette maigre aux airs extravagants.
Vit-on jamais au bal une taille plus mince?
Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,
S'écroule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
La ruche qui se joue au bord des clavicules,
Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
Défend pudiquement des lazzi ridicules
Les funèbres appas qu'elle tient à cacher.
Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
Ô charme d'un néant follement attifé.
Aucuns t'appelleront une caricature,
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L'élégance sans nom de l'humaine armature.
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher!
Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
La fête de la Vie? ou quelque vieux désir,
Eperonnant encor ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir?
Au chant des violons, aux flammes des bougies,
Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander au torrent des orgies
De rafraîchir l'enfer allumé dans ton coeur?
Inépuisable puits de sottise et de fautes!
De l'antique douleur éternel alambic!
À travers le treillis recourbé de tes côtes
Je vois, errant encor, l'insatiable aspic.
Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts
Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie?
Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts!
Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d'amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette,
Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau?
Qu'importe le parfum, l'habit ou la toilette?
Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.
Bayadère sans nez, irrésistible gouge,
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués:
Fiers mignons, malgré l'art des poudres et du rouge
Vous sentez tous la mort! Ô squelettes musqués,
Antinoüs flétris, dandys à face glabre,
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus!
Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange
Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir.
En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire
En tes contorsions, risible Humanité
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
Mêle son ironie à ton insanité!»
The Dance of Death
Proud as a woman of her queenly height,
with huge bouquet and handkerchief and gloves,
she flaunts the grace and nonchalance, tonight,
of gaunt coquettes who play at lady-loves.
could any dancer vaunt a slimmer waist?
her lavish robe in royal fullness flows
in folds upon her dainty ankles, laced
in tufted patterns lovely as a rose
the lace-frill rippling on her bony breast,
like rills caressing rocks in amorous play,
chastely defends from every silly jest
those ghastly charms that must not see the day.
her eyes are darkening voids which open wide;
her skull, with flowers dexterously crowned,
sways on her slender spine from side to side.
o spell of nothingness by folly gowned!
some, lovers of the flesh, perhaps will claim
thou art a travesty. they do not know
the nameless elegance of the human frame.
tall skeleton, my heart prefers thee so!
doest come to trouble, with thy potent sneer
Life's festival? or does some ancient fire
— of fool! — still prick thy living carcass here
making thee seek this Sabbath of Desire?
dost hope, by violins and lights beguiled,
to slay that mocking nightmare of unrest?
art come to urge the orgy's torrent wild
to quench the hell-fire blazing in thy breast?
exhaustless fount of every stupid sin!
alembic of our old, eternal woe!
I see thy ribs, and wandering within,
the sateless asp, still wriggling to and fro.
but, truth to tell, I fear thy coquetry
may find no guerdon for its labours long;
which of these death-doomed hearts can laugh with thee?
nay, horror's wine is only for the strong!
those eyes, deep gulfs where ghastly secrets lurk,
breathe giddiness. no prudent cavaliers
can gaze unsickened on the eternal smirk
that on thy two and thirty teeth appears.
yet, who has not embraced a skeleton?
who on the thought of tombs has never fed?
what means the scent we use, the cloak we don?
lovely ye deem yourselves, who scorn the dead.
o noseless nautch-girl, o resistless trull,
go tell the partner who thy beauty shuns:
"proud minions, though ye rouge each bleaching skull,
all smell of death! o scented skeletons,
worn dandies, shaven fools with stinking breath,
pale varnished corpses, grey decrepit beaux,
the world-wide rhythm of the Dance of Death
is sweeping you to shores no mortal knows!
from Seine to Ganges burnt, where'er we roam,
Death's head is dancing, crazed, incurious
of the Dark Angel's trump which from the dome
is thrust, an evil gaping blunderbuss.
Death ogles thee both here and everywhere,
writhing, ridiculous humanity,
and oft, myrrh-scented too, she comes to share
in irony, thine own insanity!"
Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,
Au chant des instruments qui se brise au plafond
Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
Et promenant l'ennui de ton regard profond;
Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,
Où les torches du soir allument une aurore,
Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait,
Je me dis: Qu'elle est belle! et bizarrement fraîche!
Le souvenir massif, royale et lourde tour,
La couronne, et son coeur, meurtri comme une pêche,
Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.
Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines?
Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,
Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,
Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs?
Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques,
Qui ne recèlent point de secrets précieux;
Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,
Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux!
Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence,
Pour réjouir un coeur qui fuit la vérité?
Qu'importe ta bêtise ou ton indifférence?
Masque ou décor, salut! J'adore ta beauté.
The Love of Lies
When I behold thee in thy nonchalance,
while from the dome the shards of music fall:
— thy feet that slowly weave a weary dance
— thy gaze a wearier flood engulfing all —
and when I watch thy brow so palely wan,
yet haunting in the gaslight's warm disguise,
— where evening's torches paint the rose of dawn
— thine eyes that hold me like a portrait's eyes
I cry: o rose bizarre, now bloomed afresh!
for regal memories crown her, towering, vast,
and all her heart's fruit, whose bruisèd flesh
is, like her body, riped for love at last.
art thou October fruit of sovereign wiles?
art thou an urn of tears for Sorrow's hours?
a fragrance wafting me to slumberous isles,
a roseleaf bed or funeral wreath of flowers?
some eyes are deep as though they always mourned
— eyes where no secret pearl of sorrow lies:
fair empty caskets by no gems adorned,
profound and bottomless as ye, o skies!
mere seeming this? but if thy seeming be
a balsam in my heart, with truth at war?
dull or indifferent, what were that to me?
hail, mask of art! thy beauty I adore.
Je n'ai pas oublié, voisine de la ville,
Notre blanche maison, petite mais tranquille;
Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus
Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,
Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe
Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,
Contempler nos dîners longs et silencieux,
Répandant largement ses beaux reflets de cierge
Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.
A Memory
All this was long ago, but I do not forget
Our small white house, between the city and the farms;
The Venus, the Pomona, — l remember yet
How in the leaves they hid their chipping plaster charms;
And the majestic sun at evening, setting late,
Behind the pane that broke and scattered his bright rays,
How like an open eye he seemed to contemplate
Our long and silent dinners with a curious gaze:
The while his golden beams, like tapers burning there,
Made splendid the serge curtains and the simple fare.
La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
À dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir
Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse?
The Old Servant
The servant that we had, you were so jealous of,
I think we might at least lay flowers on her grave.
Good creature, she's beneath the sod... and we're above;
The dead, poor things, what valid grievances they have!
And, when October comes, stripping the wood of leaves,
And round their marble slabs the wind of autumn grieves,
Surely, a living man must seem to the cold dead
Somewhat unfeeling, sound asleep in his warm bed,
While, gnawed by blacker dreams than any we have known —
Lovers, good conversation, every pleasure gone —
Old bones concerning which the worm has had his say,
They feel the heavy snows of winter drip away,
And years go by, and no one from the sagging vase
Lifts the dried flowers to put fresh flowers in their place.
Some evening, when the whistling log begins to purr,
Supposing, in that chair, appeared the ghost of her;
Supposing, on some cold and blue December night,
I found her in my room, humble, half out of sight,
And thoughtful, having come from her eternal bed
To shield her grown-up child, to soothe his troubled head,
What could I find to say to the poor faithful soul, —
Seeing the tears beneath those sunken eyelids roll?
Ô fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,
Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue
D'envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau
D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.
Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue,
Où par les longues nuits la girouette s'enroue,
Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveau
Ouvrira largement ses ailes de corbeau.
Rien n'est plus doux au coeur plein de choses funèbres,
Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,
Ô blafardes saisons, reines de nos climats,
Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,
— Si ce n'est, par un soir sans lune, deux à deux,
D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.
Mist and Rain
O ends of autumn, winters, springtimes deep in mud,
Seasons of drowsiness, — my love and gratitude
I give you, that have wrapped with mist my heart and brain
As with a shroud, and shut them in a tomb of rain.
In this wide land when coldly blows the bleak south-west
And weathervanes at night grow hoarse on the house-crest,
Better than in the time when green things bud and grow
My mounting soul spreads wide its black wings of a crow.
The heart filled up with gloom, and to the falling sleet
Long since accustomed, finds no other thing more sweet —
O dismal seasons, queens of our sad climate crowned —
Than to remain always in your pale shadows drowned;
(Unless it be, some dark night, kissing an unseen head,
To rock one's pain to sleep upon a hazardous bed.)
À Constantin Guys
I
De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n'en vit,
Ce matin encore l'image,
Vague et lointaine, me ravit.
Le sommeil est plein de miracles!
Par un caprice singulier
J'avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,
Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L'enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l'eau.
Babel d'escaliers et d'arcades,
C'était un palais infini
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l'or mat ou bruni;
Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal
Se suspendaient, éblouissantes,
À des murailles de métal.
Non d'arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s'entouraient
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.
Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l'univers:
C'étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques, c'étaient
D'immenses glaces éblouies
Par tout ce qu'elles reflétaient!
Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.
Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté;
Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.
Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d'un feu personnel!
Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté!
Tout pour l'oeil, rien pour les oreilles!)
Un silence d'éternité.
II
En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J'ai vu l'horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits;
La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.
Parisian Dream
I
That marvelous landscape of my dream —
Which no eye knows, nor ever will —
At moments, wide awake, I seem
To grasp, and it excites me still.
Sleep, how miraculous you are —
A strange caprice had urged my hand
To banish, as irregular,
All vegetation from that land;
And, proud of what my art had done,
I viewed my painting, knew the great
Intoxicating monotone
Of marble, water, steel and slate.
Staircases and arcades there were
In a long labyrinth, which led
To a vast palace; fountains there
Were gushing gold, and gushing lead.
And many a heavy cataract
Hung like a curtain, — did not fall,
As water does, but hung, compact,
Crystal, on many a metal wall.
Tall nymphs with Titan breasts and knees
Gazed at their images unblurred,
Where groves of colonnades, not trees,
Fringed a deep pool where nothing stirred.
Blue sheets of water, left and right,
Spread between quays of rose and green,
To the world's end and out of sight,
And still expanded, though unseen.
Enchanted rivers, those — with jade
And jasper were their banks bedecked;
Enormous mirrors, dazzled, made
Dizzy by all they did reflect.
And many a Ganges, taciturn
And heedless, in the vaulted air,
Poured out the treasure of its urn
Into a gulf of diamond there.
As architect, it tempted me
To tame the ocean at its source;
And this I did, — I made the sea
Under a jeweled culvert course.
And every color, even black,
Became prismatic, polished, bright;
The liquid gave its glory back
Mounted in iridescent light.
There was no moon, there was no sun, —
For why should sun and moon conspire
To light such prodigies? — each one
Blazed with its own essential fire!
A silence like eternity
Prevailed, there was no sound to hear;
These marvels all were for the eye,
And there was nothing for the ear.
II
I woke; my mind was bright with flame;
I saw the cheap and sordid hole
I live in, and my cares all came
Burrowing back into my soul.
Brutally the twelve strokes of noon
Against my naked ear were hurled;
And a gray sky was drizzling down
Upon this sad, lethargic world.
La diane chantait dans les cours des casernes,
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.
C'était l'heure où l'essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents;
Où, comme un oeil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge;
Où l'âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient,
Et l'homme est las d'écrire et la femme d'aimer.
Les maisons çà et là commençaient à fumer.
Les femmes de plaisir, la paupière livide,
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide;
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
C'était l'heure où parmi le froid et la lésine
S'aggravent les douleurs des femmes en gésine;
Comme un sanglot coupé par un sang écumeux
Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux
Une mer de brouillards baignait les édifices,
Et les agonisants dans le fond des hospices
Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.
Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.
L'aurore grelottante en robe rose et verte
S'avançait lentement sur la Seine déserte,
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.
Dawn
Outside the barracks now the bugle called, and woke
The morning wind, which rose, making the lanterns smoke.
It was that hour when tortured dreams of stealthy joys
Twist in their beds the thin brown bodies of growing boys;
When, like a blood-shot eye that blinks and looks away,
The lamp still burns, and casts a red stain on the day;
When the soul, pinned beneath the body's weight and brawn,
Strives, as the lamplight strives to overcome the dawn;
The air, like a sad face whose tears the breezes dry,
Is tremulous with countless things about to die;
And men grow tired of writing, and women of making love.
Blue smoke was curling now from the cold chimneys of
A house or two; with heavy lids, mouths open wide,
Prostitutes slept their slumber dull and stupefied;
While laborers' wives got up, with sucked-out breasts, and stood
Blowing first on their hands, then on the flickering wood.
It was that hour when cold, and lack of things they need,
Combine, and women in childbirth have it hard indeed.
Like a sob choked by frothy hemorrhage, somewhere
Far-off a sudden cock-crow tore the misty air;
A sea of fog rolled in, effacing roofs and walls;
The dying, that all night in the bare hospitals
Had fought for life, grew weaker, rattled, and fell dead;
And gentlemen, debauched and drunk, swayed home to bed.
Aurora now in a thin dress of green and rose,
With chattering teeth advanced. Old somber Paris rose,
Picked up its tools, and, over the deserted Seine,
Yawning, rubbing its eyes, slouched forth to work again.
Le Vin / Wine
Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles:
Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité!
Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme;
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,
Car j'éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d'un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.
Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content;
J'allumerai les yeux de ta femme ravie;
À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l'éternel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur!»
The Soul of Wine
One night the wine was singing in the bottles:
"Mankind, dear waif, I send to you, in spite
Of prisoning glass and rosy wax that throttles,
A song that's full of brotherhood and light.
I know what toil, and pain, and sweat you thole,
Under the roasting sun on slopes of fire,
To give me life and to beget my soul —
So I will not be thankless to my sire,
Because I feel a wondrous joy to dive
Down, clown the throat of some work-wearied slave.
His warm chest is a tomb wherein I thrive
Better than in my subterranean cave.
Say, can you hear that rousing catch resound
Which hope within my beating heart sings high?
(With elbows on the table, sprawl around,
Contented hearts! my name to glorify.)
I'll light the eyes of your delighted wife.
Your son I'll give both rosy health and muscle
And be to that frail athlete of this life
Like oil that primes the wrestler for the tussle,
In you I fall, ambrosia from above,
Sown by the hand of the eternal Power,
That poetry may blossom from our love
And rear to God its rare and deathless flower!"
Souvent à la clarté rouge d'un réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en ferments orageux,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Butant, et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Epanche tout son coeur en glorieux projets.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage
Moulus par le travail et tourmentés par l'âge
Ereintés et pliant sous un tas de débris,
Vomissement confus de l'énorme Paris,
Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.
Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
Se dressent devant eux, solennelle magie!
Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour!
C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole
Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole;
Par le gosier de l'homme il chante ses exploits
Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.
Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil;
L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil!
The Wine of the Rag Pickers
Often, in some red street-lamp's glare, whose flame
The wind flaps, rattling at its glassy frame,
In the mired labyrinth of some old slum
Where crawling multitudes ferment their scum —
With judge-like nods, a rag-picker comes reeling,
Bumping on walls, like poets, without feeling,
And scorning cops, now vassals of his state,
Begins on glorious subjects to dilate,
Takes royal oaths, dictates his laws sublime,
Exalts the injured, and chastises crime,
And, spreading his own dais on the sky,
Is dazzled by his virtues, starred on high.
Yes, these folk, badgered by domestic care,
Ground down by toil, decrepitude, despair,
Buckled beneath the foul load that each carries,
The motley vomit of enormous Paris —
Come home, vat-scented, trailing clouds of glory,
Followed by veteran comrades, battle-hoary,
Whose whiskers stream like banners as each marches.
— Flags, torches, flowers, and steep triumphal arches
Rise up for them in magic hues and burn,
Since through this dazzling orgy they return,
While drums and clarions daze the sun above,
With glory to a nation drunk with love!
Thus Wine, through giddy human life, is rolled,
Like Pactolus, a stream of burning gold;
Through man's own throat his exploits it will sing
And reign by gifts, as best befits a king.
To lull their laziness and drown their rancour,
For storm-tossed wrecks a temporary anchor,
God, in remorse, made sleep. Man added Wine,
Child of the Sun, immortal and divine!
Ma femme est morte, je suis libre!
Je puis donc boire tout mon soûl.
Lorsque je rentrais sans un sou,
Ses cris me déchiraient la fibre.
Autant qu'un roi je suis heureux;
L'air est pur, le ciel admirable...
Nous avions un été semblable
Lorsque j'en devins amoureux!
L'horrible soif qui me déchire
Aurait besoin pour s'assouvir
D'autant de vin qu'en peut tenir
Son tombeau; — ce n'est pas peu dire:
Je l'ai jetée au fond d'un puits,
Et j'ai même poussé sur elle
Tous les pavés de la margelle.
— Je l'oublierai si je le puis!
Au nom des serments de tendresse,
Dont rien ne peut nous délier,
Et pour nous réconcilier
Comme au beau temps de notre ivresse,
J'implorai d'elle un rendez-vous,
Le soir, sur une route obscure.
Elle y vint — folle créature!
Nous sommes tous plus ou moins fous!
Elle était encore jolie,
Quoique bien fatiguée! et moi,
Je l'aimais trop! voilà pourquoi
Je lui dis: Sors de cette vie!
Nul ne peut me comprendre. Un seul
Parmi ces ivrognes stupides
Songea-t-il dans ses nuits morbides
À faire du vin un linceul?
Cette crapule invulnérable
Comme les machines de fer
Jamais, ni l'été ni l'hiver,
N'a connu l'amour véritable,
Avec ses noirs enchantements,
Son cortège infernal d'alarmes,
Ses fioles de poison, ses larmes,
Ses bruits de chaîne et d'ossements!
— Me voilà libre et solitaire!
Je serai ce soir ivre mort;
Alors, sans peur et sans remords,
Je me coucherai sur la terre,
Et je dormirai comme un chien!
Le chariot aux lourdes roues
Chargé de pierres et de boues,
Le wagon enragé peut bien
Ecraser ma tête coupable
Ou me couper par le milieu,
Je m'en moque comme de Dieu,
Du Diable ou de la Sainte Table!
The Murderer's Wine
My wife is dead, and I am free!
Now I can drink both night and day.
When I came home without my pay
Her crying upset me horribly.
I am as happy as a king.
The air is soft. The sky is clear.
Ah, what a lovely spring, this year!
I courted her in such a spring.
Now I can drink to drown my care
As much wine as her tomb would hold —
The tomb where she lies pale and cold.
And that will be no small affair,
For I have thrown her, body and limb,
In an old well; I even threw
All the loose stones around the brim
On top of her. Good riddance, too!
I asked her in the name of Christ,
To whom our marriage vows were told,
To be my sweetheart as of old —
To come to a forsaken tryst
We had when we were young and gay,
That everything might be the same:
And she, the foolish creature, came!
We all have our weak moments, eh?
She was attractive still, all right,
Though faded. I still loved her — more
Than there was rhyme or reason for.
I had to end it, come what might!
Nobody understands me. What's
The use of wasting my good breath
Explaining to these stupid sots
The mysteries of love and death?
They take their women by routine,
These louts — the way they eat and drink.
Which one has ever stopped to think
What the word love might really mean?
Love, with its softness in your reins,
With all its nightmares, all its fears,
Its cups of poison mixed with tears,
Its rattling skeletons and chains.
— Well, here I am, alone and free!
Tonight I will be drunk for fair,
And I will lay me down, I swear,
Upon the highroad happily,
And sleep like an old dog, be sure,
Right where the heavy trucks go by,
Loaded with gravel and manure.
The wheel can smear my brains out — ay,
Or it can break me like a clod
In two, or it can mash me flat.
I care about as much for that
As for the long white beard of God!
Le regard singulier d'une femme galante
Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante;
Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur;
Un baiser libertin de la maigre Adeline;
Les sons d'une musique énervante et câline,
Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,
Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
Les baumes pénétrants que ta panse féconde
Garde au coeur altéré du poète pieux;
Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie,
— Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie,
Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux!
The Wine of the Solitary Man
The wildering glances of a harlot fair
seen gliding toward us like the silver wake
of undulant moonlight on the quivering lake
when Phoebe bathes her languorous beauty there;
the last gold coins a gambler's fingers hold;
the wanton kiss of love-worn Adeline,
the wheedling songs that leave the will supine
— like far-off cries of sorrow unconsoled —
all these, o bottle deep, were never worth
the pungent balsams in thy fertile girth
stored for the pious poet's thirsty heart;
thou pourest hope and youth and strength anew,
— and pride, this treasure of the beggar-crew,
that lifts us like triumphant gods, apart!
Aujourd'hui l'espace est splendide!
Sans mors, sans éperons, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féerique et divin!
Comme deux anges que torture
Une implacable calenture
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain!
Mollement balancés sur l'aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un délire parallèle,
Ma soeur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trêves
Vers le paradis de mes rêves!
The Wine of Lovers
Oh, what a splendour fills all space!
Without bit, spur, or rein to race,
Let's gallop on the steeds of wine
To heavens magic and divine!
Now like two angels off the track,
Whom wild relentless fevers rack,
On through the morning's crystal blue
The swift mirages we'll pursue.
Now softly poised upon the wings
That a sagacious cyclone brings,
In parallel delirium twinned,
While side by side we surf the wind,
We'll never cease from such extremes,
To seek the Eden of our dreams!
Sans cesse à mes côtés s'agite le Démon;
II nage autour de moi comme un air impalpable;
Je l'avale et le sens qui brûle mon poumon
Et l'emplit d'un désir éternel et coupable.
Parfois il prend, sachant mon grand amour de l'Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.
II me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,
Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l'appareil sanglant de la Destruction!
Destruction
Always the Demon fidgets here beside me
And swims around, impalpable as air:
I drink him, feel him burn the lungs inside me
With endless evil longings and despair.
Sometimes, knowing my love of Art, he uses
Seductive forms of women: and has thus,
With specious, hypocritical excuses,
Accustomed me to philtres infamous.
Leading me wayworn into wastes untrod
Of boundless Boredom, out of sight of God,
Using all baits to compass my abduction,
Into my eyes, confused and full of woe,
Soiled clothes and bleeding gashes he will throw
And all the grim regalia of Destruction.
Dessin d'un Maître inconnu
Au milieu des flacons, des étoffes lamées
Et des meubles voluptueux,
Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
Qui traînent à plis somptueux,
Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
L'air est dangereux et fatal,
Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
Exhalent leur soupir final,
Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
Sur l'oreiller désaltéré
Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve
Avec l'avidité d'un pré.
Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre
Et qui nous enchaînent les yeux,
La tête, avec l'amas de sa crinière sombre
Et de ses bijoux précieux,
Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose; et, vide de pensers,
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
S'échappe des yeux révulsés.
Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale
Dans le plus complet abandon
La secrète splendeur et la beauté fatale
Dont la nature lui fit don;
Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe,
Comme un souvenir est resté;
La jarretière, ainsi qu'un oeil secret qui flambe,
Darde un regard diamanté.
Le singulier aspect de cette solitude
Et d'un grand portrait langoureux,
Aux yeux provocateurs comme son attitude,
Révèle un amour ténébreux,
Une coupable joie et des fêtes étranges
Pleines de baisers infernaux,
Dont se réjouissait l'essaim des mauvais anges
Nageant dans les plis des rideaux;
Et cependant, à voir la maigreur élégante
De l'épaule au contour heurté,
La hanche un peu pointue et la taille fringante
Ainsi qu'un reptile irrité,
Elle est bien jeune encor! — Son âme exaspérée
Et ses sens par l'ennui mordus
S'étaient-ils entr'ouverts à la meute altérée
Des désirs errants et perdus?
L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante,
Malgré tant d'amour, assouvir,
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
L'immensité de son désir?
Réponds, cadavre impur! et par tes tresses roides
Te soulevant d'un bras fiévreux,
Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides
Collé les suprêmes adieux?
— Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
Loin des magistrats curieux,
Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
Dans ton tombeau mystérieux;
Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
Veille près de lui quand il dort;
Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
Et constant jusques à la mort.
Murdered Woman
Drawing of an Unknown Master
Flasks of expensive scent, embroideries, rich brocades,
Taffeta sofas, satin chairs;
Statues in marble, paintings; fragrance that pervades
The empty, sumptuous gowns; warm airs
And sweet, — yet sultry, damp, unhealthful to inhale:
That sickening green-house atmosphere
Dying bouquets in their glass coffins give — a stale
Voluptuous chamber... Lying here
A corpse without a head, whence flows in a bright stream,
Making an ever broadening stain,
The red and living blood, which the white pillows seem
To lap up like a thirsty plain.
Pale as those awful shapes that out of shadow stare,
Chaining our helpless eyes to theirs,
The head, with its great mass of rich and somber hair —
The earrings still in the small ears —
Like a ranunculus on the night-table sits;
And, void of thought, blank as the light
Of dawn, a glinting vague regard escapes from its
Eyeballs, up-rolled and china-white.
The headless trunk, in shameless posture on the bed,
Naked, in loose abandon lies,
Its secret parts exposed, its treasures all outspread
As if to charm a lover's eyes.
One sequined stocking, pink against the milky thigh,
Remains, pathetic souvenir;
The jeweled garter, like a flashing, secret eye,
Darts and withdraws a diamond leer.
A languorous portrait on the wall contrives to give
Force to the singular effect
Of the deep solitude, — the eyes provocative,
The pose inviting, half-erect.
The ghost of something strange and guilty, of some feast
Involving most improper fare,
Demoniac kisses, all obscure desires released,
Swims in the silent curtains there.
And yet, that fragile shoulder, that fine hand and arm —
How delicate the curve they make! —
The pelvic bones so sweetly pointed, the whole form
Lithe as a teased and fighting snake! —
She must have been quite young... her senses, all her soul,
Avid for life and driven wild
By tedium, set ajar, it may be, to the whole
Pack of perversions... ah, poor child!
Did he at length, that man, his awful thirst too great
For living flesh to satisfy,
On this inert, obedient body consummate
His lust? — O ravished corpse, reply!
Answer me, impure thing! Speak, frightening head, and tell:
Lifting you up by your long hair,
Did he on your cold teeth imprint in last farewell
One kiss, before he set you there?
Far from the mocking world, the peering crowd, oh far
From inquest, coroner, magistrate,
Sleep; sleep in peace; I leave you lying as you are,
Mysterious unfortunate.
In vain your lover roves the world; the thought of you
Troubles each chamber where he lies:
Even as you are true to him, he will be true
To you, no doubt, until he dies.
Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers,
Et leurs pieds se cherchent et leurs mains rapprochées
Ont de douces langueurs et des frissons amers.
Les unes, coeurs épris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
Vont épelant l'amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;
D'autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves
À travers les rochers pleins d'apparitions,
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
Les seins nus et pourprés de ses tentations;
II en est, aux lueurs des résines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres païens
T'appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
Ô Bacchus, endormeur des remords anciens!
Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L'écume du plaisir aux larmes des tourments.
Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d'infini dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,
Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d'amour dont vos grands coeurs sont pleins
Damned Women
Like pensive cattle lying on the sand
They scan the far horizon of the ocean,
Foot seeking foot, hand magnetising hand,
With sweet or bitter tremors of emotion.
Some with their hearts absorbed in confidences,
Deep in the woods, where streamlets chatter free,
Spell the loved names of childish, timid fancies,
And carve the green wood of the fresh, young tree.
Others, like sisters wander, slow and grave,
Through craggy haunts of ghostly emanations,
Where once Saint Anthony was wont to brave
The purple-breasted pride of his temptations.
Some by the light of resin-scented torches
In the dumb hush of caverns seek their shrine,
Invoking Bacchus, killer of remorses,
To liven their delirium with wine.
Others who deal with scapulars and hoods
Hiding the whiplash under their long train,
Mingle, on lonely nights in sombre woods,
The foam of pleasure with the tears of pain.
O demons, monsters, virgins, martyrs, you
Who trample base reality in scorn,
Whether as nuns or satyrs you pursue
The infinite, with cries or tears forlorn,
You, whom my soul has tracked to lairs infernal,
Poor sisterhood, I pity and adore,
For your despairing griefs, your thirst eternal,
And love that floods your hearts for evermore!
La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
Prodigues de baisers et riches de santé,
Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.
Au poète sinistre, ennemi des familles,
Favori de l'enfer, courtisan mal renté,
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
Un lit que le remords n'a jamais fréquenté.
Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes
Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes soeurs,
De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.
Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes?
Ô Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès?
The Two Good Sisters
Debauchery and Death are pleasant twins,
And lavish with their charms, a buxom pair!
Under the rags that clothe their virgin skins,
Their wombs, though still in labour, never bear.
For the curst poet, foe to married rest,
The friend of hell, and courtier on half-pay —
Brothels and tombs reserve for such a guest
A bed on which repentance never lay.
Both tomb and bed, in blasphemy so fecund
Each other's hospitality to second,
Prepare grim treats, and hatch atrocious things.
Debauch, when will you bury me? When, Death,
Mingle your Cypress in the selfsame wreath
With the infected Myrtles that she brings?
Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots.
Je l'entends bien qui coule avec un long murmure,
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.
À travers la cité, comme dans un champ clos,
Il s'en va, transformant les pavés en îlots,
Désaltérant la soif de chaque créature,
Et partout colorant en rouge la nature.
J'ai demandé souvent à des vins captieux
D'endormir pour un jour la terreur qui me mine;
Le vin rend l'oeil plus clair et l'oreille plus fine!
J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux;
Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles
Fait pour donner à boire à ces cruelles filles!
The Fountain of Blood
It seems to me sometimes my blood is bubbling out
As fountains do, in rhythmic sobs; I feel it spout
And lapse; I hear it plainly; it makes a murmuring sound;
But from what wound it wells, so far I have not found.
As blood runs in the lists, round tumbled armored bones,
It soaks the city, islanding the paving-stones;
Everything thirsty leans to lap it, with stretched head;
Trees suck it up; it stains their trunks and branches red.
I turn to wine for respite, I drink, and I drink deep;
(Just for one day, one day, neither to see nor hear!)
Wine only renders sharper the frantic eye and ear.
In terror I cry to love, "Oh, put my mind to sleep!"
But love for me is only a mattress where I shrink
On needles, and my blood is given to whores to drink.
C'est une femme belle et de riche encolure,
Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
Les griffes de l'amour, les poisons du tripot,
Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau.
Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
De ce corps ferme et droit la rude majesté.
Elle marche en déesse et repose en sultane;
Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,
Elle appelle des yeux la race des humains.
Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
Que la beauté du corps est un sublime don
Qui de toute infamie arrache le pardon.
Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire,
Et quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire
Elle regardera la face de la Mort,
Ainsi qu'un nouveau-né, — sans haine et sans remords.
Allegory
She is a woman of appearance fine
Who lets her tresses trail into her wine.
Love's claws and poisons, brewed in sinks of sin,
Fall blunted from the granite of her skin.
She mocks Debauchery, Death leaves her blithe,
Two monsters always handy with the scythe.
In their grim games, where so much beauty's wrecked,
They treat her majesty with due respect.
Half goddess, half sultana, without scathe,
In pleasure she's a Moslem's steady faith.
Between her open arms, filled by her breasts,
For all mankind with burning eyes she quests,
And she believes, this fruitless virgin-wife,
Who's yet so necessary to this life,
That beauty of the body is a gift
Sublime enough all infamy to shift,
And win forgiveness. She knows naught of Hell.
When the Night comes, in which she is to dwell,
Straight in the face she'll look her deadly Fate,
Like one new-born — without remorse or hate.
Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,
Comme je me plaignais un jour à la nature,
Et que de ma pensée, en vaguant au hasard,
J'aiguisais lentement sur mon coeur le poignard,
Je vis en plein midi descendre sur ma tête
Un nuage funèbre et gros d'une tempête,
Qui portait un troupeau de démons vicieux,
Semblables à des nains cruels et curieux.
À me considérer froidement ils se mirent,
Et, comme des passants sur un fou qu'ils admirent,
Je les entendis rire et chuchoter entre eux,
En échangeant maint signe et maint clignement d'yeux:
— Contemplons à loisir cette caricature
Et cette ombre d'Hamlet imitant sa posture,
Le regard indécis et les cheveux au vent.
N'est-ce pas grand'pitié de voir ce bon vivant,
Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle,
Parce qu'il sait jouer artistement son rôle,
Vouloir intéresser au chant de ses douleurs
Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,
Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques,
Réciter en hurlant ses tirades publiques?»
J'aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts
Domine la nuée et le cri des démons)
Détourner simplement ma tête souveraine,
Si je n'eusse pas vu parmi leur troupe obscène,
Crime qui n'a pas fait chanceler le soleil!
La reine de mon coeur au regard nonpareil
Qui riait avec eux de ma sombre détresse
Et leur versait parfois quelque sale caresse.
Beatrice
In a burned-over land, where not a blade or leaf
Showed green, through a charred world, whetting my ancient grief
Slowly upon my heart, and making sad lament
To Nature, at broad noon, not knowing where I went,
I walked... and saw above me a big cloud — which at first
I took to be a storm — blacken, and swell and burst,
And pour upon my head instead of rain a rout
Of demons, dwarfed and cruel, which ringed me all about.
As passersby, no matter upon what errands bent,
Will always stop and stare with cold astonishment
At some poor man gone mad, then bait him wittily,
Just so they gaped and nudged, and jeered aloud at me.
— "Come! Have a look at this! What is it, should you say?
The shade of Hamlet — why, of course! — look at the way
He stands! — that undecided eye! — the wild hair, too!
Come here! Do look! Oh, wouldn't it wring a tear from you!
This shabby bon-vivant, this pompous tramp, this ham-
Actor out of a job, thinking that he can cram,
By ranting, stale gesticulations, crocodile-tears,
His tragic fate into the ears of crickets, into the ears
Of eagles! — yes, who knows? — along with brooks and flowers
Forgetting we invented these tricks, even into ours!"
But for one thing — no mountain is taller than my pride;
No demon horde can scale me — I could have turned aside
My sovereign thought, and stood alone... had I not seen
Suddenly, amongst this loathsome troupe, her, my heart's queen —
And the sun did not reel, it stood unmoved above! —
Her of the pure deep gaze, my life, my peerless love,
Mocking and pointing, laughing at my acute distress;
Or fondling some foul dwarf in an obscene caress.
Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l'entour des cordages;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages;
Comme un ange enivré d'un soleil radieux.
Quelle est cette île triste et noire? — C'est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.
— Île des doux secrets et des fêtes du coeur!
De l'antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme
Et charge les esprits d'amour et de langueur.
Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des coeurs en adoration
Roulent comme l'encens sur un jardin de roses
Ou le roucoulement éternel d'un ramier!
— Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J'entrevoyais pourtant un objet singulier!
Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entrebâillant sa robe aux brises passagères;
Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture;
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L'avaient à coups de bec absolument châtré.
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait;
Une plus grande bête au milieu s'agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.
Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau.
Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes!
Je sentis, à l'aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
— Le ciel était charmant, la mer était unie;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas! et j'avais, comme en un suaire épais,
Le coeur enseveli dans cette allégorie.
Dans ton île, ô Vénus! je n'ai trouvé debout
Qu'un gibet symbolique où pendait mon image...
— Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût!
A Voyage to Cythera
My heart, that seemed a bird, was flying in the sun
Before the mast — was flying joyously ahead:
The ship, too, like an angel, all her sails outspread,
Calmly beneath the unclouded sky flew on and on.
What is that somber island? what dreary port of call?
"Cythera," someone laughs — "the legend of the seas,
Time-honoured Eldorado of aging debauchees.
Look! It is only a poor, bleak country, after all."
— O island of sweet revels and the sounding lyre!
O shore of unimaginable secrets, where
The shade of Venus walks upon the twilight air,
Drugging the very soul with languor and desire!
O island of green myrtles never withering!
Thy long renown, by every human tongue confessed,
To the far-scattered nations of the east and west
Is wafted, like the perfume of an endless spring
Or like a dove's nostalgic and eternal moan!
— Cythera had become, in truth, a wretched land,
A sullen desert glittering with rock and sand:
I saw along those shores one sign of life alone.
It was no antique temple nor the ruin thereof,
Where a young priestess wanders, her light robes unpent,
Confusing with the scent of flowers the virgin scent
Of her slim body secretly aflame for love.
No; but we could see clearly, having come so nigh
That the shore-birds were scolding and beating upon our sails,
A solitary gibbet constructed of three rails,
Funereal as a tall dead cypress against the sky.
Some vultures were destroying with energy and address
A hanged man, ripe already by perhaps a week —
Each planting carefully, like a sharp tool, his beak
In every comer of that dangling rottenness.
The eyes were holes; from the torn groin meandering
On to the thighs, streamed down the intestines blue and bright;
Not to be cheated of any possible delight,
Those birds had absolutely castrated the poor thing.
Below, a pack of jealous wolves, impatient for
The still suspended, speedily diminishing feast,
Wove round with lifted muzzles. One gigantic beast
Was like an executioner among his corps.
Son of Cythera! remnant of a world so brave!
How silently, with thy black hollow eyes of woe,
Didst thou hang there, in payment for I do not know
What desperate crime forbidding thee an honest grave.
Helpless and abject creature! Who art thou but I?
Beholding thee, I could feel rise into my breast,
Like a long bitter vomit, all the sick repressed
Griefs and humiliations of the years gone by.
At sight of thee, poor devil, I could feel the whole
Rage of the past upon me — every beak and tooth
Of those wild birds and animals that in my youth
Loved tirelessly to lacerate my flesh and soul.
— The sea was calm and beautiful, the sky was clear:
What shadow covered them and hid them from my eyes?
The shadow cast by that symbolic tree! It lies
Upon my heart like a black pall for ever, I fear.
Naught else, O Venus, in thy whole dominion — just
That mournful allegory to greet me, in my hour.
Almighty God! Give me the courage and the power
To contemplate my own true image without disgust!
Vieux cul-de-lampe
L'Amour est assis sur le crâne
De l'Humanité,
Et sur ce trône le profane,
Au rire effronté,
Souffle gaiement des bulles rondes
Qui montent dans l'air,
Comme pour rejoindre les mondes
Au fond de l'éther.
Le globe lumineux et frêle
Prend un grand essor,
Crève et crache son âme grêle
Comme un songe d'or.
J'entends le crâne à chaque bulle
Prier et gémir:
— Ce jeu féroce et ridicule,
Quand doit-il finir?
Car ce que ta bouche cruelle
Eparpille en l'air,
Monstre assassin, c'est ma cervelle,
Mon sang et ma chair!»
Cupid and the Skull
An Old Lamp Base
With bold and insolent grimace,
Love laughingly bestrides
The bare skull of the Human Race,
And, as enthroned he rides,
Blows bubbles from his rosy cheek
Which soar into the sky
As if, beyond the blue, to seek
The other worlds on high.
They ride with wondrous verve at first,
Reflect the sunny beams,
Then spit their flimsy souls, to burst
And fade like golden dreams.
I hear the skull at each renewal
Expostulate aghast —
"This game, ridiculous and cruel —
When will it end at last?
For what your cruel mouthpiece drains
And scatters, sud by sud,
Monstrous Assassin! is my brains,
My substance, and my blood."
Révolte / Revolt
Qu'est-ce que Dieu fait donc de ce flot d'anathèmes
Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins?
Comme un tyran gorgé de viande et de vins,
II s'endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.
Les sanglots des martyrs et des suppliciés
Sont une symphonie enivrante sans doute,
Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte,
Les cieux ne s'en sont point encore rassasiés!
— Ah! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives!
Dans ta simplicité tu priais à genoux
Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous
Que d'ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,
Lorsque tu vis cracher sur ta divinité
La crapule du corps de garde et des cuisines,
Et lorsque tu sentis s'enfoncer les épines
Dans ton crâne où vivait l'immense Humanité;
Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible
Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang
Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant,
Quand tu fus devant tous posé comme une cible,
Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux
Où tu vins pour remplir l'éternelle promesse,
Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,
Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,
Où, le coeur tout gonflé d'espoir et de vaillance,
Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras,
Où tu fus maître enfin? Le remords n'a-t-il pas
Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance?
— Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
D'un monde où l'action n'est pas la soeur du rêve;
Puissé-je user du glaive et périr par le glaive!
Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait!
The Denial of Saint Peter
What does God do with that huge storm of curses
That rises daily to the seraphim?
Like some gorged tyrant, while his guts he nurses,
Our blasphemies are lullabies to him.
Martyrs and tortured victims with their cries
Compose delicious symphonies, no doubt,
Because, despite the blood they cost, the skies
Can always do with more when they give out.
Jesus, remember, in the olive trees —
In all simplicity you prayed afresh
To One whom your own butchers seemed to please
In hammering the nails into your flesh.
To see your godhead spat on by the like
Of scullions, and of troopers, and such scum,
And feel the thorns into your temples strike
Which held, of all Humanity, the sum:
To feel your body's horrifying weight
Lengthen your arms, to feel the blood and sweat
Itching your noble forehead pale with fate,
And as a target to the world be set,
Then did you dream of brilliant days of song,
When, the eternal promise to fulfill,
You mounted on an ass and rode along,
Trampling the flowers and palms beneath your feet,
When whirling whips, and full of valiant force,
The money-lenders quailed at your advance:
When you, in short, were master? Did remorse
Not pierce your body further than the lance?
I am quite satisfied to leave so bored
A world, where dream and action disunite.
I'd use the sword, to perish by the sword.
Peter denied his Master?... He did right!
I
Race d'Abel, dors, bois et mange;
Dieu te sourit complaisamment.
Race de Caïn, dans la fange
Rampe et meurs misérablement.
Race d'Abel, ton sacrifice
Flatte le nez du Séraphin!
Race de Caïn, ton supplice
Aura-t-il jamais une fin?
Race d'Abel, vois tes semailles
Et ton bétail venir à bien;
Race de Caïn, tes entrailles
Hurlent la faim comme un vieux chien.
Race d'Abel, chauffe ton ventre
À ton foyer patriarcal;
Race de Caïn, dans ton antre
Tremble de froid, pauvre chacal!
Race d'Abel, aime et pullule!
Ton or fait aussi des petits.
Race de Caïn, coeur qui brûle,
Prends garde à ces grands appétits.
Race d'Abel, tu croîs et broutes
Comme les punaises des bois!
Race de Caïn, sur les routes
Traîne ta famille aux abois.
II
Ah! race d'Abel, ta charogne
Engraissera le sol fumant!
Race de Caïn, ta besogne
N'est pas faite suffisamment;
Race d'Abel, voici ta honte:
Le fer est vaincu par l'épieu!
Race de Caïn, au ciel monte,
Et sur la terre jette Dieu!
Abel and Cain
I
Race of Abel! eat, sleep, drink.
God smiles on those that he prefers.
Race of Cain! in swamps that stink,
Crawl, and die the death of curs.
Race of Abel! your crops sprout,
And your flocks are safe and sound.
Race of Cain! your guts howl out
In hunger, like an ancient hound.
Race of Abel! warm your guts
At the patriarchal fire.
Race of Cain! in caves and huts
Shiver like jackals in the mire.
Race of Abel! Pullulate :
Your gold too procreates its kind.
Race of Cain! Hearts hot with hate,
Leave all such appetites behind.
Race of Abel! grow and graze,
Like woodlice that on timbers prey.
Race of Cain! along rough ways
Lead forth your family at bay.
II
Ah! Race of Abel! your fat carrion
Will well manure the soil it presses.
Race of Cain! One task to carry on
Remains for you, a task that presses.
Race of Abel! Shame is nigh.
The coulter's beaten by the sword.
Race of Cain, climb up the sky,
And to the earth hurl down the Lord.
Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
Dieu trahi par le sort et privé de louanges,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Ô Prince de l'exil, à qui l'on a fait tort
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,
Guérisseur familier des angoisses humaines,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
Enseignes par l'amour le goût du Paradis,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
Engendras l'Espérance, — une folle charmante!
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
Qui damne tout un peuple autour d'un échafaud.
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui sais en quels coins des terres envieuses
Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi dont l'oeil clair connaît les profonds arsenaux
Où dort enseveli le peuple des métaux,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi dont la large main cache les précipices
Au somnambule errant au bord des édifices,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
De l'ivrogne attardé foulé par les chevaux,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui, pour consoler l'homme frêle qui souffre,
Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
Sur le front du Crésus impitoyable et vil,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles
Le culte de la plaie et l'amour des guenilles,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
Confesseur des pendus et des conspirateurs,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Père adoptif de ceux qu'en sa noire colère
Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!
Prière
Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs
Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
De l'Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence!
Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de Science,
Près de toi se repose, à l'heure où sur ton front
Comme un Temple nouveau ses rameaux s'épandront!
The Litanies of Satan
O thou, of all the Angels loveliest and most learned,
To whom no praise is chanted and no incense burned,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
O Prince of exile, god betrayed by foulest wrong,
Thou that in vain art vanquished, rising up more strong,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
O thou who knowest all, each weak and shameful thing,
Kind minister to man in anguish, mighty king,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
Thou that dost teach the leper, the pariah we despise,
To love like other men, and taste sweet Paradise,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
O thou, that in the womb of Death, thy fecund mate,
Engenderest Hope, with her sweet eyes and her mad gait,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
Thou who upon the scaffold dost give that calm and proud
Demeanor to the felon, which condemns the crowd,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
Thou that hast seen in darkness and canst bring to light
The gems a jealous God has hidden from our sight,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
Thou to whom all the secret arsenals are known
Where iron, where gold and silver, slumber, locked in stone,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
Thou whose broad hand dost hide the precipice from him
Who, barefoot, in his sleep, walks on the building's rim,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
O thou who makest supple between the horses' feet
The old bones of the drunkard fallen in the street,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
Thou who best taught the frail and over-burdened mind
How easily saltpeter and sulphur are combined,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
Thou that hast burned thy brand beyond all help secure,
Into the rich man's brow, who tramples on the poor,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
O thou, who makest gentle the eyes and hearts of whores
With kindness for the wretched, homage for rags and sores,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
Staff of the exile, lamp of the inventor, last
Priest of the man about whose neck the rope is passed,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
O thou, adopted father of those fatherless
Whom God from Eden thrust in terror and nakedness,
Satan, have pity upon me in my deep distress!
Prayer
Glory and praise to thee, Satan, in the most high,
Where thou didst reign; and in deep hell's obscurity,
Where, manacled, thou broodest long! O silent power,
Grant that my soul be near to thee in thy great hour,
When, like a living Temple, victorious bough on bough,
Shall rise the Tree of Knowledge, whose roots are in thy brow!
La Mort / Death
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.
Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux;
Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.
— Charles Baudelaire
The Death of Lovers
Beds of subtle fragrance shall be ours,
soft divans far deeper than a tomb,
fairer climes shall yield mysterious flowers
— flowers which for us were made to bloom.
lavishing our final amorous hours
there, our flaming hearts shall merge and loom
in the twin mirrors of these souls of ours
— torches vast which side by side consume.
then some evening, rose and mystic blue,
charged with the sobbing woe of our adieu,
Love shall links us in one lightning-spark;
later, shall the faithful angel fling
all the portals wide, illumining
the flameless torches and the mirrors dark.
C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre;
C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir;
À travers la tempête, et la neige, et le givre,
C'est la clarté vibrante à notre horizon noir
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;
C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;
C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,
C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus!
The Death of the Poor
Death? Death is our one comfort! — is the bread whereby
We live, the wine that warms us when all hope is gone;
The very goal of Life. That we shall one day die:
This is the thought which gives us courage to go on.
Clear on the black horizon, through the blinding sleet,
That beacon burns; — oh, Death, thou inn of wide renown!
Is it not written in the book: "Here all may eat;
Here there is rest for all; here all may sit them down?"
Thou hovering Angel, holding in thy magic hand
Slumber and blissful dreams; thou Glory overhead;
Mysterious attic, filled with treasures manifold;
The poor man's purse, and his remembered fatherland;
Thou, that remakest nightly the beggar's crumpled bed;
Thou only door ajar, pledge of the peace foretold!
Combien faut-il de fois secouer mes grelots
Et baiser ton front bas, morne caricature?
Pour piquer dans le but, de mystique nature,
Combien, ô mon carquois, perdre de javelots?
Nous userons notre âme en de subtils complots,
Et nous démolirons mainte lourde armature,
Avant de contempler la grande Créature
Dont l'infernal désir nous remplit de sanglots!
Il en est qui jamais n'ont connu leur Idole,
Et ces sculpteurs damnés et marqués d'un affront,
Qui vont se martelant la poitrine et le front,
N'ont qu'un espoir, étrange et sombre Capitole!
C'est que la Mort, planant comme un soleil nouveau,
Fera s'épanouir les fleurs de leur cerveau!
The Death of Artistes
How often must I shake my bells, and deign
to kiss thy brow debased, full travesty?
to pierce the mark, whose goal is mystery,
how oft, my quiver, waste thy darts in vain?
we shall exhaust our soul and subtle brain
and burst the bars of many a tyranny,
ere we shall glimpse the vast divinity
for which we burn and sob and burn again!
some too their idol never knew, and now,
flouted and branded with the brand of hell,
go beating fists of wrath on breast and brow;
one hope they know, strange, darkling citadel!
— can Death's new sunlight, streaming o'er the tomb,
lure the dead flower of their brain to bloom?
Sous une lumière blafarde
Court, danse et se tord sans raison
La Vie, impudente et criarde.
Aussi, sitôt qu'à l'horizon
La nuit voluptueuse monte,
Apaisant tout, même la faim,
Effaçant tout, même la honte,
Le Poète se dit: Enfin!
Mon esprit, comme mes vertèbres,
Invoque ardemment le repos;
Le coeur plein de songes funèbres,
Je vais me coucher sur le dos
Et me rouler dans vos rideaux,
Ô rafraîchissantes ténèbres!»
The End of the Day
Under the wan, dejected skies,
Impudent, raucous, full of treason,
This life runs dancing without reason.
Voluptuous night begins to rise,
Appeasing even those who fast,
Ravenous hunger making tame,
And hiding all things, even shame,
Until the Poet says, "At last
My spirit, like my weary spine,
Can do with slumber, that is certain,
Sad dreams invade this heart of mine.
I'm off to lie down on my back,
And roll myself into your curtain,
Refreshing shadows, dense and black!"
À Félix Nadar
Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse
Et de toi fais-tu dire: Oh! l'homme singulier!»
— J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse
Désir mêlé d'horreur, un mal particulier;
Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture était âpre et délicieuse;
Tout mon coeur s'arrachait au monde familier.
J'étais comme l'enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle...
Enfin la vérité froide se révéla:
J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M'enveloppait. — Eh quoi! n'est-ce donc que cela?
La toile était levée et j'attendais encore.
The Dream of a Curious Man
To F.N.
Do you know as I do, delectable suffering?
And do you have them say of you: "O! the strange man!"
— I was going to die. In my soul, full of love,
A peculiar illness; desire mixed with horror,
Anguish and bright hopes; without internal strife.
The more the fatal hour-glass continued to flow,
The fiercer and more delightful grew my torture;
My heart was being torn from this familiar world.
I was like a child eager for the play,
Hating the curtain as one hates an obstacle...
Finally the cold truth revealed itself:
I had died and was not surprised; the awful dawn
Enveloped me. — What! is that all there is to it?
The curtain had risen and I was still waiting.
À Maxime du Camp
I
Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers:
Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!
Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!
II
Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.
Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où!
Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou!
Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie;
Une voix retentit sur le pont: Ouvre l'oeil!»
Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
Amour... gloire... bonheur!» Enfer! c'est un écueil!
Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.
Ô le pauvre amoureux des pays chimériques!
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer?
Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.
III
Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.
Dites, qu'avez-vous vu?
IV
Nous avons vu des astres
Et des flots, nous avons vu des sables aussi;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.
La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.
Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux!
— La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près!
Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès? — Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!
Nous avons salué des idoles à trompe;
Des trônes constellés de joyaux lumineux;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux;
Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse.»
V
Et puis, et puis encore?
VI
Ô cerveaux enfantins!
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché:
La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout;
Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;
Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté;
L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie:
»Ô mon semblable, mon maître, je te maudis!
Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense!
— Tel est du globe entier l'éternel bulletin.»
VII
Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image:
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui!
Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit,
Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier: En avant!
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,
Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix charmantes et funèbres,
Qui chantent: Par ici vous qui voulez manger
Le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin!»
À l'accent familier nous devinons le spectre;
Nos Pylades l'à-bas tendent leurs bras vers nous.
Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre!»
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
VIII
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau!
Travel
I
The child, in love with globes and maps of foreign parts,
Finds in the universe no dearth and no defect.
How big the world is, seen by lamplight on his charts!
How very small the world is, viewed in retrospect.
Some morning we start out; we have a grudge, we itch
To hurt someone, get even, — whatever the cause may be,
Here we are, leaning to the vessel's roll and pitch,
Cradling our infinite upon the finite sea:
People who think their country shameful, who despise
Its politics, are here; and men who hate their home;
Astrologers, who read the stars in women's eyes
Till nearly drowned, stand by the rail and watch the foam;
Men who must run from Circe, or be changed to swine,
Go tramping round the deck, drunken with light and air,
Thinking that wind and sun and spray that tastes of brine
Can clean the lips of kisses, blow perfume from the hair.
But the true travelers are those who leave a port
Just to be leaving; hearts light as balloons, they cry,
"Come on! There's a ship sailing! Hurry! Time's getting short!"
And pack a bag and board her, — and could not tell you why.
Those whose desires assume the shape of mist or cloud;
Who long for, as the raw recruit longs for his gun,
Voluptuousness immense and changing, by the crowd
Unguessed, and never known by name to anyone.
II
So, like a top, spinning and waltzing horribly,
Or bouncing like a ball, we go, — even in profound
Slumber tormented, rolled by Curiosity
Like hoops, as some hard Angel whips the suns around.
Bizarre phenomenon, this goal that changes place! —
And, being nowhere, can be any port of call!
Where Man, whose hope is never out of breath, will race
Madly, to find repose, just anywhere at all!
Our soul before the wind sails on, Utopia-bound;
A voice calls from the deck, "What's that ahead there? — land?"
A voice from the dark crow's-nest — wild, fanatic sound —
Shouts "Happiness! Glory! Love!" — it's just a bank of sand!
Each little island sighted by the watch at night
Becomes an Eldorado, is in his belief
The Promised Land; Imagination soars; despite
The fact that every dawn reveals a barren reef.
Poor fellow, sick with love for that which never was!
Put him in irons — must we? — throw him overboard?
Mad, drunken tar, inventor of Americas...
Which, fading, make the void more bitter, more abhorred.
So the old trudging tramp, befouled by muck and mud,
Ever before his eyes keeps Paradise in sight,
And sniffs with nose in air a steaming Lotus bud,
Wherever humble people sup by candlelight.
III
Astonishing, you are, you travelers, — your eyes
Are deep as the sea's self; what stories they withhold!
Open for us the chest of your rich memories!
Show us those treasures, wrought of meteoric gold!
We'd like, though not by steam or sail, to travel, too!
Brighten our prisons, please! Our days are all the same!
Paint on our spirits, stretched like canvases for you,
Your memories, that have horizons for their frame!
Tell us, what have you seen?
IV
"What have we seen? — oh, well,
We have seen waves, seen stars, seen quite a bit of sand;
We have been shipwrecked once or twice; but, truth to tell,
It's just as dull as here in any foreign land.
The glory of the sun upon the violet sea,
The glory of the castles in the setting sun,
Saddened us, made us restless, made us long to be
Under some magic sky, some unfamiliar one.
Truly, the finest cities, the most famous views,
Were never so attractive or mysterious
As those we saw in clouds. But it was all no use,
We had to keep on going — that's the way with us.
— Fulfillment only adds fresh fuel to the blaze.
(Desire! — old tree that pasture on pleasure and grow fat,
Your bark grows harder, thicker, with the passing days,
But you are set to reach the sun, for all of that!
Shall you grow on for ever, tall tree — -must you outdo
The cypress?) Still, we have collected, we may say,
For your voracious album, with care, a sketch or two,
Brothers, to whom all's fine that comes from far away.
We have bowed down to bestial idols; we have seen
Baldaquined thrones inlaid with every kind of gem;
Palaces, silver pillars with marble lace between —
Ruinous for your bankers even to dream of them — ;
Processions, coronations, — such costumes as we lack
Tongue to describe — seen cobras dance, and watched them kiss
The juggler's mouth; seen women with nails and teeth stained black."
V
And then? — and then?
VI
"You childrenI! Do you want more of this?
Well, then, and most impressive of all: you cannot go
Anywhere, and not witness — it's thrust before your eyes —
On every rung of the ladder, the high as well as the low,
The tedious spectacle of sin-that-never-dies.
Woman, vile slave, adoring herself, ridiculous
And unaware of it, too stupid and too vain;
And man, the pompous tyrant, greedy, cupidinous
And hard, slave of a slave, and gutter into the drain.
The headsman happy in his work, the victim's shriek;
Banquets where blood has peppered the pot, perfumed the fruits;
Poison of too much power making the despot weak;
The people all in love with the whip which keeps them brutes;
Divers religions, all quite similar to ours,
Each promising salvation and life; Saints everywhere,
Who might as well be wallowing on feather beds and flowers
As getting so much pleasure from those hair shirts they wear.
Humanity, still talking too much, drunken and proud
As ever of its talents, to mighty God on high
In anguish and in furious wrath shouting aloud,
'Master, made in my image! I curse Thee! Mayst Thou die!'
Not all, of course, are quite such nit-wits; there are some
Who, sickened by the norm, and paying serious court
To Madness, seeking refuge, turn to opium.
We've been around the world; and this is our report."
VII
Bitter the knowledge gained from travel... What am I?
The small monotonous world reflects me everywhere:
Yesterday, now, tomorrow, for ever — in a dry
Desert of boredom, an oasis of despair!
Shall I go on? — stay here? Stay here, exhausted man!
Yet, if you must, go on — keep under cover — flee —
Try to outwit the watchful enemy if you can —
Sepulchral Time! Alas, how many there must be
Constrained like the apostles, like the wandering Jew,
To journey without respite over dust and foam
To dodge the net of Time! — and there are others, who
Have quietly killed him, never having stirred from home.
Yet, when his foot is on our spine, one hope at least
Remains: wriggle from under! Onward! The untrod track!
Just as we once set forth for China and points east,
Wide eyes on the wide sea, and hair blown stiffly back,
We shall embark upon the Sea of Shadows, gay
As a young passenger on his first voyage out...
What are those sweet, funereal voices? "Come this way,
All ye that are in trouble! — all ye that are in doubt!
"Ye that would drink of Lethe and eat of Lotus-flowers,
Here are miraculous fruits! — here, harvested, are piled
All things the heart has missed! Drink, through the long, sweet hours
Of that clear afternoon never by dusk defiled!"
We know this ghost — those accents! — Pylades! comforter
And friend! — his arms outstretched! — ah, and this ghost we know,
That calls, "I am Electra! Come! — the voice of her
Whose lost, belovèd knees we kissed so long ago.
VIII
Oh, Death, old captain, hoist the anchor! Come, cast off!
We've seen this country, Death! We're sick of it! Let's go!
The sky is black; black is the curling crest, the trough
Of the deep wave; yet crowd the sail on, even so!
Pour us your poison wine that makes us feel like gods!
Our brains are burning up! — there's nothing left to do
But plunge into the void! — hell? heaven? — what's the odds?
We're bound for the Unknown, in search of something new!
I
Tu n'es certes pas, ma très-chère,
Ce que Veuillot nomme un tendron.
Le jeu, l'amour, la bonne chère,
Bouillonnent en toi, vieux chaudron!
Tu n'es plus fraîche, ma très-chère,
Ma vieille infante! Et cependant
Tes caravanes insensées
T'ont donné ce lustre abondant
Des choses qui sont très-usées,
Mais qui séduisent cependant.
Je ne trouve pas monotone
La verdure de tes quarante ans;
Je préfère tes fruits, Automne,
Aux fleurs banales du Printemps!
Non! tu n'es jamais monotone!
Ta carcasse à des agréments
Et des grâces particulières;
Je trouve d'étranges piments
Dans le creux de tes deux salières;
Ta carcasse à des agréments!
Nargue des amants ridicules
Du melon et du giraumont!
Je préfère tes clavicules
A celles du roi Salomon,
Et je plains ces gens ridicules!
Tes cheveux, comme un casque bleu,
Ombragent ton front de guerrière,
Qui ne pense et rougit que peu,
Et puis se sauvent par derrière,
Comme les crins d'un casque bleu.
Tes yeux qui semblent de la boue,
Où scintille quelque fanal,
Ravivés au fard de ta joue,
Lancent un éclair infernal!
Tes yeux sont noirs comme la boue!
Par sa luxure et son dédain
Ta lèvre amère nous provoque;
Cette lèvre, c'est un Eden
Qui nous attire et qui nous choque.
Quelle luxure! et quel dédain!
Ta jambe musculeuse et sèche
Sait gravir au haut des volcans,
Et malgré la neige et la dèche
Danser les plus fougueux cancans.
Ta jambe est musculeuse et sèche;
Ta peau brûlante et sans douceur,
Comme celle des vieux gendarmes,
Ne connaît pas plus la sueur
Que ton oeil ne connaît les larmes.
(Et pourtant elle a sa douceur!)
II
Sotte, tu t'en vas droit au Diable!
Volontiers j'irais avec toi,
Si cette vitesse effroyable
Ne me causait pas quelque émoi.
Va-t'en donc, toute seule, au Diable!
Mon rein, mon poumon, mon jarret
Ne me laissent plus rendre hommage
A ce Seigneur, comme il faudrait.
Hélas! c'est vraiment bien dommage!»
Disent mon rein et mon jarret.
Oh! très-sincèrement je souffre
De ne pas aller aux sabbats,
Pour voir, quand il pète du soufre,
Comment tu lui baises son cas!
Oh! très-sincèrement je souffre!
Je suis diablement affligé
De ne pas être ta torchère,
Et de te demander congé,
Flambeau d'enfer! Juge, ma chère,
Combien je dois être affligé,
Puisque depuis longtemps je t'aime,
Étant très-logique! En effet,
Voulant du Mal chercher la crème
Et n'aimer qu'un monstre parfait,
Vraiment oui! vieux monstre, je t'aime!
The Monster
I
Beloved, certainly you're not
What Veuillot calls a "tenderling."
Bubbling in you, as in a pot,
Dice, lust and revel have their fling.
My dear old child, you're surely not
Too fresh these days. However, dear,
Your tireless game of fast-and-loose
Has given you that smooth veneer,
That things acquire from constant use.
It has its charms, however dear.
I do not find it growing stale —
That sap your forty summers bring
Since autumn fruits with me prevail
Over the banal flowers of spring.
No! you are never dull nor stale.
Your carcase for your age atones,
And gives particular delight
In hollows of your collar bones,
And other places out of sight.
Your carcase certainly atones.
A fig for those poor doting fools
Who're melon-struck and pumpkin mad,
Since I prefer your clavicules
To those King Solomon once had.
A fig for such poor doting fools!
A blue-black helmet is your hair.
It shades your warrior's brow whereon
Both thoughts and blushes are so rare —
And then sweeps backward, and is gone!
A blue black helmet is your hair.
Your eyes resemble mud and mire,
Whereon a flaring lantern streaks,
Reflects the fard upon your checks,
And glows with pale infernal fire.
Your eyes are coloured like the mire.
By its voluptuous disdain
Your bitter lip provokes our lust.
It's Eden's apple once again,
Half is attraction, half disgust,
In its voluptuous disdain.
Your leg, so muscular and dry,
Could climb volcanoes, never stop,
And, spite of snow, and wind, and rain,
Perform a cancan at the top.
Your leg is muscular and dry.
Your burning skin is void of sweetness:
Like an old soldier's it appears.
To sweat it never had the weakness
More than your eyes could furnish tears.
And yet it has a kind of sweetness!
II
Fool! You are driving to the Devil.
Willingly I would go with you
If the momentum of your revel
Did not exasperate me too.
Fool! go, alone, then, to the Devil.
My hip, my lung, my hams, my thigh
Won't let me longer pay respects
(Although it often makes me sigh)
To that great Lord, as he expects.
It's very sad for ham and thigh
Oh most sincerely do I suffer
Not to accompany your freaks;
When he is flatulating sulphur
To see you kiss him where he leaks.
O most sincerely do I suffer!
I feel so devilish annoyed
No more to serve you as a socket,
You hellish torch! Infernal rocket!
And to declare my duty void;
I do feel devilish annoyed,
Since for a long, long time I love you
Being so logical. My dream
Was of all ill to skim the cream,
Place no monstrosity above you
And own you in that line supreme.
Truly, old monster! yes, I love you.
Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,
Comme une explosion nous lançant son bonjour!
— Bienheureux celui-là qui peut avec amour
Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!
Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon,
Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite...
— Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon!
Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
L'irrésistible Nuit établit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons;
Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.
The Sunset of Romanticism
How beautiful is the sun when it rises, fresh
Like an explosion sending us its greeting!
— Grateful is the one who can salute with love
Its setting, more glorious than a dream!
I remember!... I have seen all, flower, spring, furrow,
Faint under its watch like a palpitating heart.
— Let us run toward the horizon, it is late, let us run fast,
So we can at least catch an oblique ray!
But in vain I pursued a retreating God
The irresistible night cast its empire,
Dark, humid, morbid and full of shudders;
An odor of a tomb lurks, tenebrous,
And my anguished, frightened, and cold foot,
At a marsh's edge, treads unpredictable toads along the way.
Pièces condamnées Condemned Poems
Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux,
Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,
Font l'ornement des nuits et des jours glorieux,
Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades
Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds,
Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
Orageux et secrets, fourmillants et profonds;
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades!
Lesbos, où les Phrynés l'une l'autre s'attirent,
Où jamais un soupir ne resta sans écho,
À l'égal de Paphos les étoiles t'admirent,
Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho!
Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent,
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté!
Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité;
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère;
Tu tires ton pardon de l'excès des baisers,
Reine du doux empire, aimable et noble terre,
Et des raffinements toujours inépuisés.
Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère.
Tu tires ton pardon de l'éternel martyre,
Infligé sans relâche aux coeurs ambitieux,
Qu'attire loin de nous le radieux sourire
Entrevu vaguement au bord des autres cieux!
Tu tires ton pardon de l'éternel martyre!
Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge
Et condamner ton front pâli dans les travaux,
Si ses balances d'or n'ont pesé le déluge
De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux?
Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge?
Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste ?
Vierges au coeur sublime, honneur de l'archipel,
Votre religion comme une autre est auguste,
Et l'amour se rira de l'Enfer et du Ciel!
Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?
Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère
Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs;
Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre.
Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
Comme une sentinelle à l'oeil perçant et sûr,
Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,
Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur;
Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
Et parmi les sanglots dont le roc retentit
Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne,
Le cadavre adoré de Sapho, qui partit
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!
De la mâle Sapho, l'amante et le poète,
Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs!
— L'oeil d'azur est vaincu par l'oeil noir que tachète
Le cercle ténébreux tracé par les douleurs
De la mâle Sapho, l'amante et le poète!
— Plus belle que Vénus se dressant sur le monde
Et versant les trésors de sa sérénité
Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
Sur le vieil Océan de sa fille enchanté;
Plus belle que Vénus se dressant sur le monde!
— De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,
Quand, insultant le rite et le culte inventé,
Elle fit son beau corps la pâture suprême
D'un brutal dont l'orgueil punit l'impiété
De celle qui mourut le jour de son blasphème.
Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers,
S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente
Que poussent vers les cieux ses rivages déserts.
Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente!
Lesbos
Mother of Latin revelry and of Greek delight,
Lesbos, whereof the kisses, disconsolate or gay,
Hot as the sun, or cool as melons plucked by night,
Beguile the unshadowed and the shadowed hours away;
Mother of Latin revelry and of Greek delight,
Lesbos, whereof the kisses are whirlpools and cascades
Journeying carelessly into a dark abyss:
So wild the sobbing and laughter among thy colonnades,
So secret, so profound, so stormy, every kiss!
Lesbos, whereof the kisses are whirlpools and cascades!
Lesbos, where the sweet slaves one to another yearn,
Where there is never a glance without an echoing sign;
Even as upon Cyprus the stars upon thee burn
With praise, and Cyprus' queen is envious of thine,
Lesbos, where the sweet slaves one to mother yearn —
Lesbos, of sultry twilights and pure, infertile joy,
Where deep-eyed maidens, thoughtlessly disrobing, see
Their beauty, and are entranced before their mirrors, and toy
Fondly with the soft fruits of their nubility;
Lesbos, of sultry twilights and pure, infertile joy!
Let frown the old lined forehead of Plato as it will:
Thy pardon is assured — even by the strange excess,
Luxurious isle, of thy long sterile rapture, still
Contriving some new freak or form of tenderness;
Let frown the old lined forehead of Plato as it will.
Thy pardon has been bought with our eternal pain,
The lonely martyrdom endured in every age
By those who sigh for pleasures outlandish and insane
To ease the unearthly longing no pleasure can assuage.
Thy pardon has been bought with our eternal pain.
Who, Lesbos, of the gods would dare pronounce thy fate
And brand thy passionate white brow with infamy —
Or hope by any art or science to estimate
The tears, the tears thy streams have poured into the sea?
Who, Lesbos, of the gods would dare pronounce thy fate?
What are men's laws to us, injurious or benign?
Proud virgins, glory of the Aegean! We know well
Love, be it most foredoomed, most desperate, is divine,
And love will always laugh at heaven and at hell!
What are men's laws to us, injurious or benign?
Lo! I was named by Lesbos of all the lists of earth
To celebrate her sad-eyed girls and their sweet lore:
And I have known from childhood the noise of loud, crazed mirth
Confused mysteriously with terrible weeping — for
Lo! I was named by Lesbos of all the lists of earth.
And I have watched thenceforward from the Leucadian cliff,
Like an unwearying old sentry, who can descry
Far out on the horizon a sailboat or a skiff
Invisible to others, with his sharp, practised eye;
And I have watched thenceforward from the Leucadian cliff
To find if the cold wave were pitiful and good —
And someday I shall see come wandering home, I know,
To all-forgiving Lesbos upon the twilight flood
The sacred ruins of Sappho, who set forth long ago
To find if the cold wave were pitiful and good;
Of Sappho, poet and lover — the virile, calm, and brave,
More beautiful than Venus, by force of earthly grief —
More beautiful than blue-eyed Venus, with her grave
And dusky glance disclosing the sorrows past belief
Of Sappho, poet and lover — the virile, calm, and brave:
More beautiful than Venus arising to the world
And scattering all round her the iridescent fire
Of her blond loveliness with rainbow hues impearled
Upon the old green ocean, her bedazzled sire;
More beautiful than Venus arising to the world!
— Of Sappho, who died proudly the day of her soul's crime
When, faithless to her teaching and to her serious pledge,
She flung the occult dark roses of her love sublime
To a vain churl. Alas! How deep the sacrilege
Of Sappho, who died proudly the day of her soul's crime!
And from that day to this the isle of Lesbos mourns —
And heedful of the world's late homage in no wise,
Gives answer but with the hollow moaning of her wild bourns:
The sea's long obloquy to the unlistening skies!
And from that day to this the isle of Lesbos mourns.
À la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.
Elle cherchait, d'un oeil troublé par la tempête,
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin.
De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
Étendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
Après l'avoir d'abord marquée avec les dents.
Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle,
Comme pour recueillir un doux remerciement.
Elle cherchait dans l'oeil de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir.
— Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses?
Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
L'holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ?
Mes baisers sont légers comme ces éphémères
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants;
Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié...
Hippolyte, ô ma soeur! tourne donc ton visage,
Toi, mon âme et mon tout, mon tout et ma moitié,
Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles!
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
Et je t'endormirai dans un rêve sans fin!»
Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête:
— Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
Comme après un nocturne et terrible repas.
Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.
Avons-nous donc commis une action étrange ?
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi:
Je frissonne de peur quand tu me dis: 'Mon ange!'
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.
Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée!
Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection,
Quand même tu serais une embûche dressée
Et le commencement de ma perdition!»
Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
L'oeil fatal, répondit d'une voix despotique:
— Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer ?
Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté!
Celui qui veut unir dans un accord mystique
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
À ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!
Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide;
Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers;
Et, pleine de remords et d'horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés...
On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître!»
Mais l'enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain: — Je sens s'élargir dans mon être
Un abîme béant; cet abîme est mon coeur!
Brûlant comme un volcan, profond comme le vide!
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l'Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.
Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que la lassitude amène le repos!
Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde,
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux!»
— Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer éternel!
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
Ombres folles, courez au but de vos désirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s'enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.
L'âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
À travers les déserts courez comme les loups;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous!
Damned Women
Delphine and Hippolyta
Lovers of the Damned
Under pale flickering lamps, deep in recesses
Of lissome cushions of suave redolence,
Hippolyta mused of the fierce caresses
That raised the veils of her young innocence.
Her gaze still ravaged by the storm, she eyed
The distant sides of her once candid mind
As a spent voyager who turns aside
To view blue vistas he has left behind.
The lazy tears in her lackluster glances,
Her beaten stuporous air, her weariness,
Her aching arms drooping like futile lances,
All served to foster her frail loveliness.
Rapt with calm joy, Delphine, her lover, lay
Prone at her feet; eyes blazing with delight,
She was a strong beast gazing at the prey
On which her teeth had marked their savage bite.
Strong beauty knelt before frail beauty there —
Superb, she savored with voluptuous mood
The wine of triumph, and, as though in prayer,
Her hands solicited sweet gratitude.
She scanned her dupe's pale glance to find in it
The muted hymn lust raises to the skies,
And thankfulness, sublime and infinite,
Which glances utter soft as long-drawn sighs.
— "Hippolyta, what of this strange sweet thing?
You need not sully your first roses now
To brutal man as a burnt-offering
His violent breath would wither on the bough.
My kiss moves lightly as a May fly moves,
Caressing the great limpid lakes at eve,
But a man's kisses will dig furrowed grooves
Such as huge carts or tearing plowshares leave.
They will pass over you like stamping kine,
Like ox or horse teams cruelly iron-shod,
Hippolyta, turn your blest face toward mine,
You, dearer to my heart than self or God.
Your eyes are stars across soft azure nights,
One look from you and I shall lift extreme
Veils to reveal the subtlest of delights,
Cradling you gently in an endless dream."
Hippolyta then raised her youthful head:
— "No ingrate, I repent not in the least,
Delphine, but I feel choked and ill," she said,
"As after some galling nocturnal feast.
I feel grim fears, I reel under their loads,
While black battalions of sparse phantoms stride,
Eager to lead me down dire, shifting roads,
Which bloody sky-rims block on every side.
What could be strange in what we did tonight?
Why all my worries and discomfitures?
You call me "Angel" and I start with fright,
And yet I feel my mouth straining for yours!
Do not look at me thus, sister to whom
By choice I pledged eternal adoration,
Even were you a snare set for my doom
And the first instrument of my damnation."
Shaking her tragic mane, rapt, fatal-eyed,
Stamping her foot as on the Tripod of
The Oracle, Delphine, despotic, cried:
— "Who dares to speak of hell when faced with love?
Curst be the first vain dreamer who evolved
A sterile code of laws and stupidly
Thrilled by vexed problems that cannot be solved
Sought to compound love and morality.
He who would couple in a mystic mesh
Coolness with heat and marry day with night
Shall never warm his palsy-stricken flesh
In that red sun which is our love's delight.
Go find a stupid lover, do not fail
To yield your chaste heart to his harsh requests,
Then horrified, remorseful, ashen-pale,
Return to me with bruised stigmatic breasts.
Woman on earth can serve only one master!... "
But the girl answered: "All my senses smart!
I feel sharp premonitions of disaster,
A pit yawns in me, and that pit, my heart!
Volcano-hot and deep as nullity,
Nothing will stay this monster's headlong flood
Nor slake the thirst of that Eumenide
Who, torch in hand, consumes his very blood.
Let our drawn curtains screen us from alarms,
And let our lassitude bring us full rest,
I wish to die between your sinewy arms
And find the cool of tombs upon your breast."
Go down, go down, sad victims to the climes
Of an eternal hell, all hope is dead;
Down the unfathomed pit where all known crimes,
Lashed by a wind no heaven ever bred,
Boil to the fury of the tempest's blast.
The goal of your desires shall turn to dust,
Mad, raging shades, unsated to the last,
Your very punishment born of your lust.
No ray shall light the caverns of your shame,
Fevered miasms filtering through the chinks
Shall suddenly like lamps burst into flame,
Steeping your bodies in a sweat that stinks.
The bleak sterility of your lewd fires
Heightens your thirst and tightens skins that sag,
As the wild wind of lecherous desires
Makes your flesh flap like a moth-eaten flag.
Outcast and damned, wandering the far poles,
Like wolves the frozen wilderness disparts,
Follow your destiny, disordered souls,
And flee the infinite that fills your hearts.
Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde,
Tigre adoré, monstre aux airs indolents;
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
Dans l'épaisseur de ta crinière lourde;
Dans tes jupons remplis de ton parfum
Ensevelir ma tête endolorie,
Et respirer, comme une fleur flétrie,
Le doux relent de mon amour défunt.
Je veux dormir! dormir plutôt que vivre!
Dans un sommeil aussi doux que la mort,
J'étalerai mes baisers sans remords
Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l'abîme de ta couche;
L'oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers.
À mon destin, désormais mon délice,
J'obéirai comme un prédestiné;
Martyr docile, innocent condamné,
Dont la ferveur attise le supplice,
Je sucerai, pour noyer ma rancoeur,
Le népenthès et la bonne ciguë
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
Qui n'a jamais emprisonné de coeur.
Lethe
Come on my heart, cruel and insensible soul,
My darling tiger, beast with indolent airs;
I want to plunge for hours my trembling fingers
In your thick and heavy mane;
In your petticoats filled with your perfume
To bury my aching head,
And breathe, like a faded flower,
The sweet taste of my dead love.
I want to sleep, to sleep and not to live,
In a sleep as soft as death,
I shall cover with remorseless kisses
Your body beautifully polished as copper.
To swallow my appeased sobbing
I need only the abyss of your bed;
A powerful oblivion lives on your lips,
And all Lethe flows in your kisses.
I shall obey, as though predestined,
My destiny, that is now my delight;
Submissive martyr, innocent damned one,
My ardor inflames my torture,
And I shall suck, to drown my bitterness
The nepenthe and the good hemlock,
On the lovely tips of those jutting breasts
Which have never imprisoned love.
Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.
Le passant chagrin que tu frôles
Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.
Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l'esprit des poètes
L'image d'un ballet de fleurs.
Ces robes folles sont l'emblème
De ton esprit bariolé;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t'aime!
Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J'ai senti, comme une ironie,
Le soleil déchirer mon sein,
Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon coeur,
Que j'ai puni sur une fleur
L'insolence de la Nature.
Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l'heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,
Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,
Et, vertigineuse douceur!
À travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T'infuser mon venin, ma soeur!
To Her Who Is Too Gay
Your head, your gesture, your air
Are beautiful as a beautiful landscape;
The smile plays in your face
Like a fresh wind in a clear sky.
The fleeting care that you brush against
Is dazzled by the health
Which leaps like clarity
From your arms and your shoulders.
The ro-echoing colors
Which you scatter in your toilet
Cast in the hearts of poets
The image of a ballet of flowers.
These silly clothes are the emblem
Of your many-colored spirit;
Silly woman of my infatuation,
I hate as much as love you!
Sometimes in a pretty garden
Where I dragged my weakness,
I have felt the sun like irony
Tear my chest;
And the spring and the green of things
Have so humbled my heart,
That I have punished a flower
For the insolence of Nature.
Thus I would wish, one night,
When the voluptuary's hour sounds,
To crawl like a coward, noiselessly,
Towards the treasures of your body,
In order to correct your gay flesh
And beat your unbegrudging breast,
To make upon your starting thigh
A long and biting weal,
And, sweet giddiness,
Along those newly-gaping lips
More vivid and more beautiful,
Inject my venom, O my sister!
La très chère était nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.
Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
À mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses;
Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s'était assise.
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe!
— Et la lampe s'étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre!
The Jewels
Naked was my dark love, and, knowing my heart,
Adorned in but her most sonorous gems,
Their high pomp decked her with the conquering art
Of Moorish slave girls crowned with diadems.
Dancing for me with lively, mocking sound,
This world of stone and metal, brittle and bright,
Fills me with rapture who have always found
Excess of joy where hue and tone unite.
Naked she lay, suffered love pleasurably
To mould her, smiled on my desire as if,
Profound and gentle as the rising sea,
It rode the tide toward its appointed cliff.
A tiger, tamed, her eyes on mine, intent
On lust, she sought all strange ways to please:
Her air, half-candid, half-lascivious, lent
A new charm to her metamorphoses.
In turn, her arms and limbs, her veins, her thighs,
Polished as nard, undulant as a swan,
Passed under my serene clairvoyant eyes
As belly and breasts, grapes of my vine, moved on.
Skilled in more spells than evil angels muster
To break the solace which possessed my heart,
Smashing the crystal rock upon whose luster
My quietude sat on its own, apart,
Her waist, awrithe, her belly enormously
Out-thrust, formed strange designs unknown to us,
As if the haunches of Antiope
Flowed from a body not yet Ephebus.
Slowly the lamplight sank, resigned to die.
Firelight pierced darkness, stud on glowing stud,
Each time it heaved a sharply flaming sigh
It steeped her amber flesh in pools of blood.
La femme cependant, de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise,
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc:
— Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d'un lit l'antique conscience.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles!
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
Lorsque j'étouffe un homme en mes bras redoutés,
Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pâment d'émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi!»
Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus
Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus!
Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante,
Et quand je les rouvris à la clarté vivante,
À mes côtés, au lieu du mannequin puissant
Qui semblait avoir fait provision de sang,
Tremblaient confusément des débris de squelette,
Qui d'eux-mêmes rendaient le cri d'une girouette
Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer,
Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.
The Metamorphoses of the Vampire
Then the woman with the strawberry mouth,
Squirming like a snake upon the coals,
Kneading her breasts against the iron of her corset,
Let flow these words scented with musk:
— "I have wet lips, and I know the art
Of losing old conscience in the depths of a bed.
I dry all tears on my triumphing breasts
And I make old men laugh with the laughter of children.
For those who see me naked, without any covering,
I am the moon and the sun and the sky and the stars!
I am so dexterous in voluptuous love, my dear, my wise one,
When I strangle a man in my dreadful arms,
Or abandon my breast to his biting,
So shy and lascivious, so frail and vigorous,
That on these cushions that swoon with passion
The powerless angels damn their souls for me!"
When she had sucked the pith from my bones
And, drooping, I turned towards her
To give her the kiss of love, I saw only
An old leather bottle with sticky sides and full of pus!
I shut both eyes in cold dismay
And when I opened them both to clear reality,
By my side, instead of that powerful puppet
Which seemed to have taken some lease of blood,
There shook vaguely the remains of a skeleton,
Which itself gave the cry of a weathercock
Or of a sign-board, at the end of a rod of iron,
Which the wind swings in winter nights.
END
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